André-Claude Lacoste, président de l’Icsi et de la Foncsi

2015-12-23T18:12:07+00:00

« J’ai la conviction profonde de l’intérêt des démarches collectives qui croisent les domaines d’activité et les pays »

Président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de 2006 à 2012, André-Claude Lacoste préside depuis 2013 aux destinées de l’Institut pour une culture de la sécurité industrielle (Icsi) et de la Fondation pour une culture de sécurité industrielle (Foncsi). Dans cet entretien, il insiste notamment sur l’importance du partage d’expérience entre les différents secteurs d’activités et les domaines techniques pour faire progresser la sécurité industrielle. Il nous présente également les axes de travail de ces deux organisations.


Pétrole et Gaz Informations : Il existe plusieurs organisations qui s’intéressent aux questions de sécurité industrielle. Quelles sont les spécificités de l’Institut (Icsi) et de la Fondation pour une culture de sécurité industrielle (Foncsi) ? 

André-Claude Lacoste : L’une des caractéristiques fondamentales de ces deux institutions est qu’elles ont été créées par des industriels. Après l’accident survenu à l’usine AZF de Toulouse, en 2001, des industriels de la chimie ont eu la volonté d’investir collectivement dans le champ de la sécurité et de la culture de sécurité industrielle. L’Icsi a ainsi été créé, puis la fondation de recherche avec un apport financier égal de la part de l’Etat et de l’industrie. Plus récemment, la Foncsi a été refondée. L’Etat n’a pas renouvelé son financement. Les industriels ont, eux, décidé de poursuivre la mission et les activités de la Foncsi. Cette démarche d’industriels qui se mobilisent collectivement est extrêmement positive. Si dans leur fonctionnement opérationnel ces deux institutions sont indépendantes et ont leurs missions propres elles développent des synergies et partagent des ressources. Mais surtout, l’Icsi et la Foncsi ont réussi à s’attacher les services de « jeunes retraités dynamiques » (JRD) qui viennent partager leur expérience bénévolement. Comme vous le voyez, c’est l’esprit collectif qui prévaut. Enfin, nous nous sommes donné également une dimension internationale puisque nous travaillons en Amérique latine, avec par exemple une importante mutuelle de prévention au Chili.


PGI : Concrètement, comment la Foncsi et l’Icsi interviennent-ils ?

A-CL : La Foncsi s’attache à sa vocation de recherche, avec une démarche qui vise à faire le point sur l’état de la science sur différents sujets, puis à lancer des appels à propositions (AP) pour voir comment
on peut progresser sur telle ou telle thématique, par exemple la professionnalisation de la sécurité ou les relations donneurs d’ordre-contractants. Grâce à ces AP nous travaillons avec des universités ou organismes de recherche, en France et à l’étranger. Quant à l’Icsi, il mène des actions de réflexion et de formation, pour des collectifs comme pour des individus. L’Icsi organise des groupes d’échange. Enfin il a été à l’origine de la création de Mastères spécialisés en sécurité industrielle. Nous nous sommes posé récemment la question de savoir si ces cursus avaient encore toute leur validité. En effet, certaines écoles d’ingénieurs ont développé leur propre formation sur cette thématique et cela fonctionne bien. Nous réfléchissons donc aujourd’hui à la création de modules de formation qui pourraient être intégrés dans les cursus des écoles. Nous venons ainsi de signer un accord en ce sens avec l’Ecam (Ecole catholique des Arts et Métiers) de Lyon.


PGI : A ce sujet, comment les écoles d’ingénieurs intègrent-elles la sécurité industrielle dans leur cursus ?

A-CL : La situation des écoles d’ingénieurs par rapport à la sécurité industrielle est diverse. Certaines d’entre elles disposent de véritables options dédiées à cette thématique alors que d’autres se contentent d’un vernis culturel. Il y a encore beaucoup à faire dans le domaine de la formation, tant initiale que continue. Et c’est ce à quoi s’attache l’Icsi. Outre les Mastères spécialisés, nous menons actuellement un projet que nous avons appelé « Safety Academy ». Il s’agit d’un centre de ressources multimédia sur la sécurité industrielle avec des modules de formation à distance. On y trouve notamment des interventions de spécialistes et d’experts qui font le point sur un sujet, par exemple des analyses d’accident. Ce projet est porté sur le plan pédagogique et financier par neuf entreprises.


PGI : Quelles sont les principales thématiques de la recherche sur la culture de sécurité industrielle ?

A-CL : Il existe plusieurs définitions de la culture de la sécurité industrielle, mais on distingue généralement trois principales thématiques de recherche : d’une part les installations ou ce que l’on pourrait appeler les dangers techniques ; d’autre part les procédures ; et enfin, les facteurs organisationnels et humains. L’Icsi et la Foncsi travaillent sur ces deux derniers sujets, c’est-à-dire plus particulièrement dans le domaine de recherche des sciences humaines et sociales.


PGI : Dans une économie de plus en plus mondialisée, l’approche de la sécurité industrielle doit bien évidemment être globale…

A-CL : Il y a indubitablement dans le monde un effort global vers une culture plus forte de la sécurité. C’est le sentiment que l’on peut avoir lorsque que l’on regarde les activités d’un certain nombre de grands groupes industriels implantés internationalement. Bien évidemment, il est beaucoup plus difficile de porter un jugement sur ce qui se passe aux fins fonds de tels ou tels pays connus pour être les « usines du monde ». D’autant qu’il existe des différences de culture fondamentales entre certaines zones géographiques. Lorsque j’étais responsable de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), j’ai été très frappé de constater qu’au Japon, par exemple, la possibilité d’un accident nucléaire n’était pas réellement envisagée. Des procédures étaient en place et des exercices de crise étaient réalisés, mais dans un contexte de croyance que rien ne pouvait arriver. De plus, il est évident que, selon la valeur donnée à la vie humaine, vous avez des comportements très différents dans les régions du globe.


PGI : La Foncsi a lancé en avril dernier un nouveau programme de recherche scientifique dénommé « Impulsion 2020 ». Quels sont ses objectifs et son contenu ?

A-CL : Le programme « Impulsion 2020 » a été co-construit par la Fondation et les industriels financeurs afin de répondre au mieux aux attentes du terrain. Nous avons mis en place trois modalités d’études. D’une part, les analyses stratégiques qui visent à faire le point sur l’état
de l’art dans différents domaines (la professionnalisation ou la culture de sécurité par exemple) et qui font appel à des experts internationaux.
Il s’agit d’assurer une recherche de très haut niveau sur une durée particulièrement courte, environ 18 mois. Une fois cette première phase achevée, nous lancerons des appels à propositions (AP) qui visent à consulter des laboratoires implantés internationalement pour leur proposer de poursuivre ces travaux. Lorsque ces AP, financés par la Foncsi, seront réalisés, nous lancerons un travail de R&D qui sera mené par la Fondation en lien avec l’Institut. C’est ce dernier qui met en œuvre opérationnellement dans ses programmes de formation et donc au plus près des besoins du terrain les résultats académiques issus des travaux de recherche. Enfin, pour compléter ce dispositif nous disposons à l’Icsi et à la Foncsi de groupes d’échange qui réunissent autour d’un thème l’ensemble des parties prenantes. Les discussions qui y sont menées permettent d’identifier, au terme d’un travail de deux ou trois ans, les meilleures pratiques sur un sujet spécifique, par exemple la relation entre les industriels et les autorités de contrôle. Les résultats de ces échanges font l’objet d’une publication dans la collection des Cahiers de la sécurité industrielle qui sont téléchargeables gratuitement sur les sites de l’Icsi et de la Foncsi. Vous retrouvez là la notion d’utilité publique portée par notre Institut et notre Fondation.


PGI : Quels sont les nouveaux risques auxquels doit faire face aujourd’hui l’industrie ?

A-CL : Il me semble qu’il y en a trois qui apparaissent plus fortement. Tout d’abord, il y a ce que l’on appelle les « cyber » risques. Ensuite, il faut porter évidemment une attention accrue aux risques terroristes et aux actes de malveillance. Enfin, il est indispensable de réévaluer l’attention portée aux risques liés aux agressions naturelles externes, c’est-à-dire la pluie, le vent, les séismes, les tornades… On se rappelle qu’en 2005 le passage de l’ouragan Katrina avait obligé les compagnies pétrolières à suspendre leurs activités de production dans le golfe du Mexique. C’est un sujet dont l’industrie nucléaire a plus fortement pris conscience après l’accident de Fukushima et sur lequel il est souhaitable que d’autres industries fassent un retour d’expérience.


PGI : L’Europe soutient-elle la recherche sur la sécurité industrielle ?

 A-CL : Il y a eu le programme européen Saf€ra(1) auquel la Foncsi a participé, mais celui-ci s’est achevé en 2014. L’Europe n’a pas relancé, dans son nouveau programme, de recherche purement dédiée à la sécurité industrielle. Ainsi, l’un des enjeux du nouveau programme scientifique de la Foncsi sera de retravailler avec les laboratoires européens qui s’étaient fédérés lors du programme Saf€ra pour développer des études autour de la culture de sécurité industrielle. Dans tous les cas, les industriels doivent compter avec d’autres financements et investissent aujourd’hui sur leurs moyens propres pour faire progresser la culture de sécurité.


PGI : Dans le domaine de la sécurité industrielle, le partage d’expérience avec d’autres secteurs d’activités est-il possible ?

 A-CL : J’en suis absolument convaincu. Je préside à titre personnel un groupe de travail qui a été mis en place par Guillaume Pépy, le président de la SNCF, après l’accident de Brétigny-sur-Orge qui a eu lieu en juillet 2013. Au sein de ce groupe de six personnes il n’y a pas un seul cheminot français. Il y a un représentant des chemins de fer espagnols et un autre des chemins de fer britanniques, un représentant de la RATP, un chercheur en sociologie, un représentant de l’industrie chimique et moi-même, qui viens du secteur nucléaire. Notre indépendance par rapport à la SNCF et notre connaissance d’autres secteurs et d’autres pays me paraissent tout à fait bénéfiques pour notre travail.
A partir du moment où l’on ose poser et se poser des questions difficiles on a de meilleures chances de faire des progrès. Les questions de sécurité industrielle sont tellement complexes que cela vaut la peine d’essayer de les partager avec d’autres, personnes et institutions, qu’ils viennent du même secteur d’activité ou de secteurs très différents. L’Icsi et la Foncsi sont des lieux d’échange et de débat pour cela. J’étais récemment en Afrique où j’ai invité un opérateur pétrolier à partager sur les questions de sécurité avec ses homologues. Je crois que, sur ces sujets de sécurité, il faut être d’une extrême humilité. Il faut être capable de dire « on s’efforce de progresser » et de tirer parti des retours d’expérience, mais surtout ne jamais promettre « le risque zéro ». C’est une question de crédibilité. Affirmer que le risque existe est fondamental car c’est aussi un moyen de se préparer sérieusement à un accident.


PGI : A titre personnel, et après une carrière consacrée au contrôle de l’industrie, que ce soit au sein des services de l’Etat puis à la tête de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), quelles ont été vos motivations pour prendre la présidence de l’Icsi et de la Foncsi ?

A-CL : Ce qui m’intéresse dans des structures comme l’Icsi et la Foncsi, c’est que l’on y investit collectivement sur des sujets complexes. J’ai la conviction profonde de l’intérêt des démarches collectives qui croisent les domaines d’activité et les pays. En dépassant les frontières techniques ou « métiers », on fait des progrès sur les échanges collectifs et transverses. Par exemple, WANO(2) qui regroupe aujourd’hui tous les exploitants de centrales nucléaires dans le monde, créée après l’accident de Tchernobyl et renforcée après celui de Fukushima, mène régulièrement des missions sous forme de revue par les pairs (Peer Review) sur la sécurité des installations de ses membres. Je crois qu’un tel effort collectif est extrêmement efficace et je pense qu’il est possible dans de nombreux secteurs d’activité, pas seulement industriels.

(1) SAF€RA: Coordination of European Research on Industrial Safety towards Smart and Sustainable Growth (www.safera.industrialsafety-tp.org/)
(2) World Association of Nuclear Operators (WANO) : www.wano.info

Propos recueillis par Eric Saudemont


Les industriels de l’énergie s’engagent
Le 2 juillet dernier, les représentants des groupes Total, Engie et EDF ont signé avec la Fondation pour une culture de sécurité industrielle (Foncsi) un protocole de partenariat par lequel ils s’engagent à soutenir des projets de recherche en sécurité industrielle pour les cinq prochaines années. Cet accord a été signé par André-Claude Lacoste, président de la Foncsi ; Jean-Jacques Guilbaud, secrétaire général de Total ; Henri Ducré, directeur général adjoint en charge des ressources humaines d’Engie ; et Dominique Minière, directeur exécutif groupe en charge de la direction du parc nucléaire et thermique d’EDF. « En soutenant une fondation de recherche dédiée à la sécurité industrielle, Total, Engie et EDF affirment leur volonté de faire progresser la sécurité industrielle », précisent les partenaires.

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