Anne-Sophie Decaux, directrice Technique de GRTGaz

2017-07-18T09:27:46+00:00

« Recueillir de l’information le plus facilement possible et à moindre coût »

GRTgaz exploite plus de 32 000 km de canalisations et 27 stations de compression sur son réseau de transport. Au-delà de l’acquisition des données indispensables à la conduite de ses opérations, le gestionnaire de réseau mise sur la recherche et l’innovation pour déployer une instrumentation « plus souple, plus adaptable et moins coûteuse », notamment en termes d’usage et de maintenance. Objectif : acquérir et disposer de plus de données « sans avoir à réaliser des programmes d’investissements très importants », comme l’explique Anne-Sophie Decaux, directrice Technique de GRTGaz.

(Note : cet article a fait l’objet d’une publication dans la revue « Pétrole et Gaz Informations » n° 1846, janvier-février 2017).

Pétrole et Gaz Informations : Quelles sont les principales applications de mesure et d’instrumentation présentes sur le réseau de GRTgaz ?

Anne-Sophie Decaux : Nous avons principalement recours à trois types de mesures. Tout d’abord, celles qui servent à la conduite et à l’exploitation du réseau, y compris les données liées à la sécurité. Ensuite, celles que nous transmettons à nos clients pour leur permettre de mieux piloter leur consommation, comme les données de comptage. Et enfin, celles, d’ordre beaucoup plus général, qui nous permettent d’avoir des informations complémentaires sur notre activité, par exemple des comptages de sous réseau. Bien évidemment, nous n’avons pas les mêmes exigences techniques pour ces trois types de mesures.

 

Technicien de comptage sur le site d’une station de compression. Crédit : GRTGaz

PGI : Pour ce qui est de la conduite et de l’exploitation du réseau, quelles applications retrouve-t-on principalement ?

A-S.D : Les informations « de base » nécessaires à la conduite d’un réseau de transport de gaz sont tout d’abord les données de pression et de température, ainsi que les données de qualité gaz et de volumes afin de pouvoir facturer l’énergie transportée. Mais il y a également de nombreuses autres informations, spécifiques aux installations, qui sont indispensables pour opérer le réseau à distance. On peut citer notamment les données de conduite et de sécurité, comme le positionnement d’une vanne ou l’état de toute autre composante du réseau. S’agissant des types d’instruments, nous utilisons principalement des transducteurs de pression et des sondes de température, des compteurs de volume de gaz, des dispositifs de conversion de volume et pour vérifier la qualité du gaz, nous disposons de laboratoires dotés d’analyseurs de gaz, principalement des chromatographes. Les données acquises par ces outils de mesure sont remontées vers notre système d’information. GRTgaz opère 4 000 stations de comptage, 480 analyseurs de gaz et 3 800 modem de communication.
Les données transactionnelles sont recueillies grâce à des appareils certifiés par la métrologie légale. Nos clients, notamment les industriels et les opérateurs de smart grids, sont de plus en plus demandeurs de données en temps réel, et nous nous efforçons, d’année en année, d’améliorer les pas de temps. Par ailleurs, pour bon nombre de nos clients industriels, par exemple pour l’industrie chimique utilisant le gaz comme matière première, la qualité du gaz est un facteur très important pour la fiabilité et la qualité de leur process. Certains d’entre eux souhaiteraient même pouvoir anticiper le PCS (pouvoir calorifique supérieur) du gaz qui va leur être livré. Nous réfléchissons au moyen de leur donner satisfaction. D’ores et déjà aujourd’hui, le système d’information de GRTgaz traite plus de 30 millions de données quotidiennement.


PGI : De quelles ressources disposez-vous pour assurer la maintenance des instruments de mesure présents sur le réseau ?

A-S.D : Sur les 3000 salariés de l’entreprise, environ la moitié sont dédiés à l’exploitation et la maintenance spécialisée du réseau, pour assurer la maintenance courante et, entre autres, celle des instruments de mesure. Pour ce qui est de la maintenance des systèmes de comptage métrologique, qui utilisent des technologies spécifiques, nous avons des équipes spécialisées. Ces dernières, qui représentent environ 150 personnes réparties sur l’ensemble du territoire, s’occupent également des télétransmission et des automatismes. Ainsi, les instruments de métrologie légale sont étalonnés et validés dans nos laboratoires dans le cadre strict de la réglementation sur les instruments de mesure. Pour optimiser l’ensemble du système de mesure, nous menons des campagnes de renouvellement de matériels. Nous venons par exemple de finaliser un programme de renouvellement de l’ensemble des boîtiers télécoms qui servent à la télétransmission des données vers notre système d’information.
Ce projet, qui a été mené sur une dizaine d’années, était indispensable car nous avions atteint pour ces équipements un seuil technologique. Pour une large partie de nos postes de comptage, nous utilisons actuellement le service de télécommunications par réseau commuté que l’opérateur Orange va prochainement arrêter. Nous travaillons donc à la mise en place d’une nouvelle solution de transmission. Cela concerne des données qui servent tout à la fois à l’exploitation, à la sécurité et au comptage, et qui nécessitent donc une grande fiabilité et disponibilité des solutions de transmission. Compte tenu de ces exigences et notamment du volume de données concerné, notre prochaine solution de transmission reposera sur un réseau IP (Internet Protocol, ndlr) basé essentiellement sur des solutions xDSL (Digital Subscriber Line, ou ligne numérique d’abonné, ndlr) et xG (réseau mobile, par exemple 3G ou 4G, ndlr).

 

Relevé de comptage sur un ECV (Element de conversion de volume). Crédit : GRTGaz

PGI : L’utilisation de technologies de transmission sans fil se développe-t-elle sur le réseau de GRTgaz ?

A-S.D : Nous utilisons à ce jour les technologies sans fil pour transmettre des données à faible enjeu, ne nécessitant donc pas une fiabilité à 100 %. Il s’agit, par exemple, des données physiques du réseau comme des mesures de température ou de pression qui ne sont pas nécessaires à la conduite du réseau mais qui peuvent être intéressantes, par exemple pour réaliser des estimations sur notre réseau. Néanmoins, avec la fin de vie prochaine du réseau téléphonique commuté et le développement des réseaux bas débit, de type Sigfox ou Lora, créant de nouvelles opportunités de transmission de données à faible coût, les technologies sans fil seront amenées à se développer davantage sur notre réseau.


PGI : Lors de la première édition des Challenges Open Innovation organisée par GRTgaz en 2016, deux solutions techniques innovantes dans le domaine de la mesure ont notamment été retenues…

A-S.D : En effet, nous sommes à la recherche aujourd’hui de solutions techniques qui nous permettraient de recueillir de l’information le plus facilement possible et à moindre coût. Notre objectif est de pouvoir multiplier le type et le volume de données acquises afin de réaliser plus d’analyses et d’études pour exploiter tout le potentiel de notre réseau. Ces investigations sont souvent coûteuses dans le transport de gaz. Elles nécessitent parfois d’installer des équipements spéciaux que l’on doit connecter pour transmettre de l’information. C’est pourquoi nous cherchons une instrumentation qui soit plus souple, plus adaptable et moins coûteuse, notamment en termes d’usage et de maintenance. Cette démarche s’inscrit dans le déploiement de l’IoT (Internet des Objets, ndlr). Tous les gestionnaires de réseau d’énergie ont la volonté de disposer de plus de données mais sans avoir à réaliser des programmes d’investissements très importants.
C’est en cela que les nouvelles technologies développées par des start-up sont intéressantes. Concrètement, nous avons identifié, dans le cadre de l’appel à projets de notre Challenges Open Innovation en 2016, deux technologies innovantes et prometteuses. D’une part, des capteurs mettant à profit la technologie des ondes acoustiques de surface jusque-là valorisée principalement dans le domaine des télécommunications mobiles ou pour les filtres pour la télévision(1). Et d’autre part, des capteurs et des modules de communication ultra économes en énergie et compatibles avec les réseaux de communication radiofréquence du type Sigfox(2).


PGI : Vous êtes allée au dernier Consumer Electronic Show (CES), qui s’est tenu au début du mois de janvier 2017 à Las Vegas. Y avez-vous découvert des applications intéressantes dans le domaine de la mesure et de l’instrumentation ?

A-S.D : Oui, je pense par exemple à une start-up qui a développé une sorte de pastille que l’on colle sur des équipements industriels et qui permet d’accéder à différentes informations liées à l’usage de ceux-ci. Il suffit de scanner ce marqueur pour récupérer les données sur un terminal mobile. C’est une innovation qui se marie très bien avec les technologies actuelles. L’un des problèmes de l’instrumentation aujourd’hui est qu’il y a de moins en moins d’information visible de « l’extérieur », au moyen par exemple d’un cadran, alors que le technicien qui intervient sur un équipement du réseau doit pouvoir consulter très aisément et rapidement les données dont il a besoin.

 

Les interventions sur l’instrumentation sont enregistrées dans un système de GMAO (gestion de la maintenance assistée par ordinateur). Crédit : GRTgaz

PGI : Les nouvelles applications du gaz, comme l’injection de biométhane dans le réseau de transport, nécessitent-elles la mise en œuvre d’instruments innovants ?

A-S.D : D’une certaine manière, mais l’objectif est avant tout de réaliser des économies pour que la filière se développe et partager les bénéfices avec nos clients. L’un des enjeux de l’injection de biométhane est de pouvoir raccorder un site de production avec le moins d’investissement possible afin de permettre au plus grand nombre d’opérateurs d’accéder à notre réseau de transport tout en garantissant la sécurité du réseau et des utilisations. Pour cela, la recherche et l’innovation dans les nouvelles technologies sont particulièrement importantes pour gagner en efficacité, en simplicité de mise en œuvre et réduire les coûts d’usage. Au sein de GRTgaz, nous avons des équipes qui travaillent sur ces questions. Mais nous conduisons aussi, avec d’autres industriels, différents travaux comme le test des technologies de fibre optique pour détecter des modifications de l’environnement de nos réseaux. Un autre sujet très important aujourd’hui est celui de la maintenance prédictive. Nous utilisons déjà ce type de solution pour nos compresseurs mais nous cherchons à les intégrer à d’autres équipements présents sur le réseau. Toutes les données transmises par l’instrumentation sont capitalisées et les interventions sont enregistrées dans notre système de GMAO (gestion de la maintenance assistée par ordinateur, ndlr). Cela nous permet de réaliser diverses analyses pour essayer d’adapter notre maintenance au plus près des besoins de nos opérations. Nous cherchons à affiner ce travail d’analyse avec pour objectif de mobiliser nos moyens et nos ressources techniques sur les équipements à enjeu qui présentent une probabilité de défaillance.

(1) Cette application vise à mesurer à distance la température du sol à proximité des canalisations. Elle a été développée par la société SENSeOR, spécialiste des capteurs SAW (Surface Acoustic Wave) sans fil, sans batterie et sans électronique.
(2) Cette application vise à multiplier les points de mesure de pression sur le réseau de GRTGaz. Elle a été développée par la société de conseil SCEMS, qui propose une dispositif intégrant une sonde intelligente connectée au réseau de communication Sigfox, dédié aux objets connectés.

Propose recueillis par Eric Saudemont

Images : GRTgaz

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