Edouard Sauvage, directeur général de GRDF

2017-11-29T13:58:02+00:00

« Le principal atout des infrastructures de gaz est leur capacité à répondre à la demande en pointe »

Directeur général de GRDF depuis le 1er janvier 2016, Edouard Sauvage revient sur l’activité du réseau de distribution de gaz naturel au cours de l’année dernière ainsi que sur les grands projets de l’entreprise : déploiement du compteur communicant Gazpar, développement du biométhane et de la filière GNV ou encore mise en place d’une organisation « 100 % gaz » pour les activités d’intervention. Au-delà de la place du gaz dans le contexte de transition énergétique, le dirigeant insiste également sur la « pertinence des infrastructures gazières » pour répondre aux fluctuations de la demande.

Note : cet entretien a fait l’objet d’une publication dans le numéro 1848 de la revue « Pétrole et Gaz Informations » (mai/juin 2017).

Pétrole et Gaz Informations : Avec une croissance de 6,2 % du CA à 3 621 millions d’euros, un résultat multiplié par quatre à 302 M€ et 16 500 clients supplémentaires raccordés à son réseau, GRDF a affiché de bons résultats pour l’année 2016…

Edouard Sauvage : En effet, et pour amplifier cette dynamique, nous nous sommes donné désormais un objectif de 10 000 clients supplémentaires chaque année au lieu de 10 000 sur trois ans, comme nous l’avions annoncé dans notre projet d’entreprise en 2016. Et nous avons bon espoir d’atteindre cet objectif en 2017. Ces bons résultats tiennent notamment au fait que la part de marché du gaz naturel dans la construction neuve s’est stabilisée autour de 40 %, équilibré avec l’électricité, et cela dans un contexte de redémarrage de la construction. Au-delà de ce gain de part de marché dans le neuf, nous voulons mieux fidéliser les clients actuels du gaz naturel. Nous travaillons donc avec la filière notamment sur le thème de la modernisation des installations. Le remplacement d’une chaudière gaz ancienne par une chaudière à condensation permet de réduire de 30 % environ sa consommation d’énergie. Nous essayons aussi de fidéliser nos clients à l’usage du gaz pour la cuisson et de développer les usages plaisir, par exemple les inserts gaz dont le marché s’est beaucoup développé ces dernières années.


PGI : Quelles actions menez-vous pour promouvoir le gaz naturel comme énergie ?

ES : Je voudrais rappeler tout d’abord que l’ensemble de nos investissements, qu’il s’agisse de développer notre réseau ou de mettre en œuvre des actions de promotion, ont pour seul objectif de renforcer notre efficacité opérationnelle et ainsi de faire baisser la facture de nos clients. Et cela en conformité avec l’objectif de productivité qui nous a été fixé par le régulateur(1). Il est important de promouvoir le gaz naturel non seulement auprès des constructeurs et des bailleurs pour leur démontrer la pertinence économique de cette énergie mais surtout auprès des utilisateurs finaux. Nous avons ainsi récemment organisé une « « Quinzaine du gaz » à échelle nationale. Nous travaillons aussi avec les industriels pour les aider à développer de nouveaux produits. Au-delà de la chaudière à condensation, nous sommes convaincus de la pertinence de développer de nouveaux types d’équipements comme la micro-cogénération ou des solutions de type pile à combustible. Enfin, nous sommes présents sur les médias grand public en sponsorisant par exemple des programmes télévisuels.


PGI : Selon le scénario de référence du 1er bilan prévisionnel pluriannuel gaz 2016-2035 commun aux opérateurs d’infrastructures gazières, la consommation de gaz en France pourrait baisser de 16 % sur cette période grâce notamment à efficacité énergétique. Est-ce un scénario que vous prenez en compte ?

ES : Nous voyons ce scénario comme une opportunité. En effet, dès lors que la consommation est structurellement en baisse grâce à une meilleure efficacité énergétique, des capacités vont être disponibles dans le réseau pour répondre à ce que l’on pourrait appeler les nouveaux usages du gaz, qu’il s’agisse du biométhane ou du GNV. De plus, dans un contexte de variabilité toujours plus importante des consommations d’énergie, nous pensons que le principal atout des infrastructures de gaz naturel existantes est leur capacité à répondre à la demande en pointe. Aujourd’hui, la puissance maximale que RTE dit pouvoir soutenir en France avoisine les 100 GW. Selon GRTgaz, le système gazier peut lui résister à un appel de puissance de plus 200 GW. De ce point de vue, il permet de faire face à la fluctuation de la demande en optimisant une infrastructure déjà existante, ce qui démontre toute sa pertinence. Si l’on veut éviter black-out ou incidents à répétition sur le réseau électrique, il est indispensable que la demande en pointe soit assurée par le gaz. On a d’ailleurs pu vérifier lors de la vague de froid de l’hiver dernier, l’importance des stockages de gaz pour l’équilibre du système énergétique français.


PGI : Selon le Panorama annuel du gaz renouvelable, ce dernier a représenté 0,05% de la consommation de gaz en France en 2016 pour un objectif de 10 % en 2030 selon la loi de transition énergétique et de croissance. Comment dynamiser ce développement ?

ES : Nous nous réjouissons que la filière biométhane, qui est encore récente, commence à décoller. Il est important de souligner que la production de la vingtaine de nouveaux projets d’injection mis en service en 2016 permet de couvrir la consommation de 50 000 logements neufs. Surtout, dès 2019, le biométhane produit annuellement permettra d’alimenter l’intégralité des 200 000 logements créés chaque année. La filière de transformation qui démarre le mieux est celle des stations de boues d’épuration pour laquelle il y a des acteurs de bonne taille pour porter les projets. La filière agricole quant à elle se développe régulièrement, mais la question qui se pose à son sujet est celle de la dimension des installations. En effet, on reste attaché en France à une agriculture à taille humaine alors que d’autres pays européens développent de très grosses installations industrielles.
Evidemment, plus l’installation est importante, plus elle est efficace économiquement. Il est souhaitable que les responsables politiques français se saisissent de cette question. Les parlementaires que je rencontre prennent souvent l’Allemagne comme exemple mais ils souhaitent que notre agriculture ne soit pas orientée vers la production d’énergie au détriment de celle de denrées alimentaires. Un autre avantage de la méthanisation agricole est d’utiliser le digestat pour faire de l’épandage, évitant ainsi l’achat et l’utilisation d’engrais azotés. C’est une réelle valorisation pour les agriculteurs dans une logique globale d’économie circulaire. A terme, nous souhaitons que la question de la rémunération de cette valeur environnementale soit mieux étudiée. Pour ce qui est de la filière de méthanisation à partir de déchets mis en décharge, qui démarre notamment avec la Wagabox, je ne doute pas qu’elle va se développer. Enfin, la filière qui doit être développée maintenant est celle des déchets putrescibles issus de la restauration collective ou de la collecte sélective. Un projet a ainsi été lancé à Gennevilliers par la Ville de Paris, le Sigeif et le Syctom.


PGI : La maille locale est particulièrement importante pour ces projets…

ES : Elle est essentielle car ces projets répondent à une aspiration des élus. Cependant, l’idée que le seul biométhane peut suffire n’est pas applicable aux territoires français. Ce qui compte, c’est la complémentarité des énergies. Il faut impérativement utiliser toutes les ressources locales disponibles, comme la biomasse, la géothermie ou encore le solaire, et que les approches de territoires à énergie positive se fassent avec tous les vecteurs énergétiques. Reste que le temps de développement des projets biométhane est un frein important. Aussi légitimes soient-ils, il faudrait notamment que les mécanismes de recours soient simplifiés pour éviter le cumul de procédures devant diverses juridictions. Pour un porteur de projet, un délai de six ans, comme c’est le cas actuellement, c’est décourageant et coûteux.


PGI : Le déploiement du compteur communicant gaz « Gazpar » a été officiellement lancé le 1er mai 2017. Plus de 150 000 compteurs ont d’ores et déjà été posés dans quatre zones pilotes pour un objectif de 11 millions en 2023. Pouvez-vous nous rappeler quels sont les enjeux de ce projet ?

ES : Nous montons en effet en puissance et nous allons maintenant déployer le compteur communicant gaz dans une dizaine de zones. L’enjeu numéro 1, c’est bien sûr la satisfaction de nos clients. Dès le lancement du projet en 2009, nous avions mené un travail de concertation sous l’égide du régulateur et associé très étroitement les associations de consommateurs. Les retombées économiques attendues reposent sur une amélioration de la maîtrise de l’énergie. Non seulement parce que les clients vont avoir accès à leurs données de consommation quotidiennes, mais aussi parce qu’un certain nombre d’opérateurs pourront réaliser des benchmark à partir de ces informations et proposer conseils et services spécifiques aux consommateurs. Ce qui est très important aujourd’hui est que les fournisseurs s’approprient l’outil et puissent définir des offres. Nous sommes encore dans une phase délicate où les bénéfices clients ne sont pas encore suffisamment visibles du plus grand nombre. Tant que la majorité des clients gaz ne disposera pas de ce compteur communicant, les fournisseurs ne lanceront pas d’offres nationales. Autre enjeu du projet : la fréquence des relevés de consommation, dorénavant mensuelle contre un délai de six mois auparavant, qui simplifie largement la gestion de la facturation. Ce déploiement, qui représente un investissement d’un milliard d’euros sur plusieurs années, nous permettra également d’avoir une meilleure visibilité sur le pilotage de notre réseau, avec à plus long terme la possibilité de gérer de manière plus fiable l’intégration du biogaz et des injections délocalisées.


PGI : Pour ce qui est de la mobilité gaz, le CANCA (Cadre d’actions national pour les carburants alternatifs) présenté par les pouvoirs publics en février dernier à déçu les acteurs de la filière GNV…

ES : Dans ce domaine, GRDF s’est positionné sur les véhicules lourds qui représentent 2 % du parc mais 17 % des émissions de particules fines et plus d’un tiers des émissions de NOx. On comprend donc bien que travailler sur cette cible aura un effet beaucoup plus rapide que de travailler sur les véhicules légers. Si le GNV apporte une amélioration par rapport aux carburants pétroliers en termes d’émission de CO2, son atout majeur réside dans la réduction du bruit et l’amélioration de la qualité de l’air. Nous sommes convaincus que les solutions au gaz naturel sont particulièrement adaptées à la logistique urbaine notamment. Des acteurs de la grande distribution comme Carrefour ou Auchan font le choix du GNV et des acteurs de la distribution de carburant comme Total, Endesa ou GNVert, se positionnent et créent des stations. Et enfin, les offres de véhicules s’améliorent. Mais j’ai l’impression que, sur ce sujet du GNV, nous avons plus convaincu les chargeurs, la FNTR(3) et les distributeurs de carburants que les pouvoirs publics. La filière GNV n’a pas l’habitude de demander des subventions. Ce qu’elle souhaite, c’est seulement de la visibilité et notamment que l’écart de fiscalité entre le gasoil et le GNV soit bien stabilisé pour les cinq ans à venir.


PGI : 2016 a été l’année de l’expérimentation de la nouvelle organisation des activités d’intervention avec 500 salariés d’ores et déjà entièrement dédiés à l’exploitation du réseau de gaz…

ES : En effet, comme vous le savez, nous avions auparavant des techniciens qui étaient à la fois électriciens et gaziers. La mise en place d’un modèle 100% gazier répond à notre ambition d’excellence opérationnelle et de haut niveau de professionnalisme en termes de sécurité industrielle et de relation client. Elle permet le maintien d’une forte proximité auprès des collectivités locales. De plus, avec l’arrivée des outils digitaux, le métier nécessite une expertise renouvelée. Grâce à des sites pilotes, nous avons pu vérifier que la qualité de la prestation est conforme à nos attentes avec cette organisation dédiée.
Avec le déploiement du compteur Linky, un certain nombre d’opérations sur le réseau de distribution d’électricité ne nécessiteront plus la présence d’un technicien. Avec nos collègues d’Enedis, nous avons donc fait le pari que nous pourrions y arriver dans la concertation et en laissant aux agents le libre choix de leur spécialisation. Il faut donc les convaincre de venir avec nous. Le processus se passe bien avec un objectif de près de 4000 collaborateurs par an regroupés au sein de nouvelles agences d’intervention notamment. Celui-ci s’accompagne bien sûr d’une montée en compétences avec un important programme de formation.

(1) dans le cadre du tarif de distribution ATRD5, entré en vigueur en juillet 2016
(2) de 461 TWh en 2015 à 385 TWh en 2035
(3) Fédération nationale des transports routiers

Propos recueillis par Eric Saudemont

Images : GRDF (Julien Lutt, Mangaia, Fred Furgol, Grégory Brandel, Florence Brochoire).

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