Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia UK (Royaume-Uni et Irlande)

2017-03-28T14:28:22+00:00

« L’activité de démantèlement des plateformes pétrolières devrait se renforcer dans les 10 à 15 prochaines années »

Le groupe Veolia, au travers de sa filiale Veolia UK, affiche de fortes ambitions sur le marché prometteur du démantèlement des plateformes pétrolières en Mer du Nord. Son site norvégien de Lutelandet vient d’accueillir les structures de la plateforme Yme dont les matériaux et les équipements seront à présent recyclés et valorisés.

Note : cet entretien a fait l’objet d’une publication dans le numéro 1844 de la revue « Pétrole et Gaz Informations » (mars/avril 2016).

Pétrole et Gaz Informations : Quel est le périmètre d’activité de Veolia UK ?

Estelle Brachlianoff : Le groupe Veolia est présent au Royaume-Uni depuis les années 90. Il y réalise près de 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 14 000 salariés. En termes de volume d’affaires, le Royaume-Uni est le deuxième plus important pays du groupe après la France et nous y exerçons toutes nos activités : eau, énergie et gestion des déchets, avec une stratégie d’ensemble qui est celle du groupe, c’est-à-dire « ressourcer le monde ». Pour Veolia, le Royaume-Uni est un pays de développement et d’investissement car cette nation était assez en retard sur les sujets environnementaux lorsque nous nous y sommes implanté. Mais depuis, d’importants efforts ont été réalisés et le Royaume-Uni se situe aujourd’hui dans la moyenne des grands pays européens. Enfin, nous prévoyons d’y investir 750 millions de livres (environ 857 M€) au cours des cinq prochaines années.


PGI : Et plus particulièrement dans le domaine de l’énergie ?

EB : Pour ce qui est de la thématique énergétique, nous sommes notamment très présents auprès de grands comptes industriels ou de services, comme le secteur hospitalier et le secteur pharmaceutique. Nous leur proposons à la fois des services de production d’électricité ou de chaleur à partir de biomasse déchets, sur des boucles locales, ainsi que des services d’efficacité énergétique. Nous vendons ainsi environ 2 GWh d’électricité sur le réseau par an. Ce qui représente un volume important dans le mix énergétique vert en UK. Enfin, dans le domaine de l’Oil&Gas, nous travaillons tout à la fois pour le secteur du raffinage, à qui nous proposons des services de dépollution ou de nettoyage industriel à haute pression, et celui de l’exploration-production pour qui nous mettons en place notamment des services de traitement d’effluents, en particulier pour les opérations de récupération assistée du pétrole.


PGI : Que représente le marché du démantèlement des plateformes en Mer du Nord ?

EB : Le potentiel de ce marché est énorme. Il y a actuellement en Mer du Nord environ 300 plateformes pétrolières dont seulement 10 % ont été démantelées. La question importante est évidemment celle du phasage. Une plateforme est généralement conçue pour durer environ 30 ans, mais la plupart sont opérationnelles depuis au moins 40 ans puisque le pic de développement de l’activité en Mer du Nord a eut lieu dans les années 70 à 80. L’activité de démantèlement devrait donc se renforcer dans les 10 à 15 prochaines années. Selon l’organisation professionnelle Oil&Gas UK, cette activité représente environ 17 milliards de livres d’investissements pour la Mer du Nord britannique et un peu moins pour ce qui est de la Mer du Nord norvégienne. Ce qui correspond à environ 80 plateformes à démanteler dans les dix ans qui viennent. La législation en mer du Nord étant très stricte, il n’y pas d’option de ne pas démanteler, contrairement à ce qui se passe dans d’autres parties du monde. Ce qui est une très bonne nouvelle pour l’environnement.

 

PGI : Quel est l’impact des prix bas du baril de pétrole sur cette activité de démantèlement ?

EB : Le contexte actuel des prix bas du pétrole pousse les compagnies pétrolières à se poser la question du démantèlement de telle ou telle plateforme. Au tout début de la crise pétrolière, nous avons ainsi pu constater un regain d’intérêt de la part des compagnies sur ce sujet. Par la suite, nous avons connu une hausse des demandes de cotations et d’appels d’offres comme jamais auparavant. Notre hypothèse est que les compagnies pétrolières prévoient que le prix bas du baril va se maintenir encore pendant encore un certain temps et donc que des puits ne seront pas remis en production. Par la suite, se pose la question du phasage de ces dépenses. C’est-à-dire du moment où les acteurs du marché vont prendre la décision de contractualiser. Comme nous avions anticipé ce phénomène, nous avions fortement investi en ressources pour être capable d’y faire face.


PGI : De quelles infrastructures de démantèlement disposez-vous ?

EB : Nous disposons aujourd’hui de cinq sites dédiés prioritairement à cette activité, donc quatre sont implantés au Royaume-Uni : Lerwick, Hartlepool, Teesport et Great Yarmouth. Plus récemment, nous avons investi dans un nouveau site implanté à Lutelandet, dans le sud-ouest de la Norvège. C’est un site qui dispose tout à la fois d’un très important périmètre de travail, avec 300 000 m2 disponibles, et d’un quai en eau profonde qui nous permet d’accueillir des navires de grande dimension. Ce site, assez exceptionnel, est un formidable point d’accès pour toute la zone de la mer du Nord norvégienne. Il vient d’ailleurs de recevoir sa première infrastructure à démanteler qui est la plateforme pétrolière Yme. Longue de 72 mètres de haut et haute de 87 mètres, cette structure offshore pèse 13 500 tonnes.


PGI : Le démantèlement de la plateforme Yme constitue une réelle première…

EB : Pour la première fois dans le monde, en effet, le transfert de la plateforme depuis site d’implantation jusqu’à son site de démantèlement a été réalisé en « single lift ». L’opération a été effectuée par le cataraman géant Pioneering Spirit, de la compagnie Allseas, qui a soulevé d’un seul tenant les 13 500 tonnes du topside de la plateforme et l’a transporté jusqu’à notre site norvégien de Lutelandet. Par ailleurs, nous développons aujourd’hui une nouvelle méthode que l’on appelle « piece small » qui consiste à découper, directement sur le site offshore, des morceaux d’une vingtaine de tonnes que l’on manipule directement grâce à la grue installée sur la plateforme. C’est une solution plus économique car elle permet d’utiliser des bateaux plus traditionnels et donc moins chers à l’usage. C’est un réel atout car, compte tenu des contraintes de la météo en Mer du Nord, les fenêtres de tir peuvent très vite se refermer, ce qui peut engendrer d’importants surcoûts. Avec la méthode « piece small », le démantèlement devient un projet de déconstruction. C’est une solution assez unique qui nécessite des méthodes d’ingénierie très poussées. Aujourd’hui, le groupe Veolia est capable de proposer différents services selon les besoins de nos clients.


PGI : Comment le groupe Veolia se positionne-t-il sur ce marché ?

EB : La combinaison de nos expertises nous donne un positionnement unique qui fait aujourd‘hui notre réussite dans le domaine du démantèlement des plateformes pétrolières. D’ailleurs, notre part de marché est très importante puisque nous avons démantelé 11 plateformes en mer du Nord sur les 38 projets déjà réalisés sur cette zone. Nous avons initié le développement de cette activité il y a environ dix ans maintenant et au cours des cinq dernières années nous avons mis en place une équipe et développer une expérience, des sites d’exploitation et des références. Bien évidemment, nous continuerons d’investir sur ce marché auquel nous croyons et sur lequel nous avons pris de l’avance.


PGI : Quels sont les process et les techniques mis en œuvre dans ces opérations de démantèlement ?

EB : Pour ce qui concerne l’ingénierie et les méthodes, nous réalisons de nombreuses études avant que ne soient lancée les opérations. Les sujets les plus importants à traiter sont notamment la sécurité, la dépollution et le recyclage. La question de la sécurité des hommes, des installations et de l’environnement est bien évidemment primordiale, principalement dans un contexte offshore. C’est un sujet sur lequel les compagnies pétrolières sont particulièrement attentives et qui nous mobilise beaucoup, notamment en termes de formation. Lorsque l’on doit découper des structures qui contiennent encore des hydrocarbures et des polluants, les règles d’intervention sont très strictes. Bien évidemment, nous disposons, en interne, de toutes les compétences techniques nécessaires pour identifier et localiser les sources de pollution. D’ailleurs, lors de la phase de préparation des opérations de démantèlement, nous réalisons des audits pour identifier les zones à risques. Enfin, pour ce qui du recyclage, nous avons développé un savoir-faire assez unique qui consiste à identifier, un par un, les différents éléments et essayer de trouver des filières de valorisation. Par exemple, nous avons ainsi à réutiliser les unités de logement pour en faire des cabines de chantier et revendu des turbines. Nous réussissons ainsi à atteindre très régulièrement des taux de recyclage et de réutilisation supérieurs à 95 % sur nos opérations. Les recettes associées à une opération de démantèlement, que sont la vente de métaux ou de divers équipements, nous permettent de limiter les coûts pour nos clients par rapport à un démantèlement basique.

Propos recueillis par Eric Saudemont


Un marché mondial estimé à 7 milliards de dollars par an

Au-delà des seules opérations de déconstruction, le marché de prestations de services liés à la fermeture des sites d’extraction de pétrole et de gaz « se démarque particulièrement en offshore avec un potentiel annuel mondial estimé à 7 milliards de dollars si l’on considère l’ensemble de la chaîne de valeur de fin de vie des plateformes », analyse la société de conseil en innovation et en développement Alcimed, dans un document publié en septembre 2015. En effet, « seuls 40%(1) de ce chiffre sont à imputer au démantèlement de plateformes à proprement parler, c’est-à-dire déconstruction en mer, transport à terre, collection et tri des matériaux, recyclage et mise en décharge », précise Swann Schoonenberg, consultant au sein de la « Business Unit » Energie et Environnement de l’entreprise. Le reste correspond aux opérations sous-marines, à la fermeture des puits et à la déconstruction du réseau de conduites. Quant à la répartition géographique de cette activité, « si les structures marines arrivant en fin de vie se situent majoritairement dans le Golfe du Mexique, la taille beaucoup plus importante des plateformes de Mer du Nord rend le marché européen plus attractif », précise Alcimed. Bien que le recyclage des matériaux représente un réel avantage économique, le démantèlement de ces structures n’est pas la seule option. Ainsi, les industriels malaysiens(2) réfléchissent à leur réutilisation, et notamment à une possible conversion en centre de tourisme offshore.

(1) d’après AACE, Reverse Engineering Services et Oil&Gas UK
(2) Decommissioning of Offshore Platform : A Sustainable Framework, MSSA Malaysia Structural Steel Association, 2014. A consulter à l’adresse : http://bit.ly/2e5bt25


Une première opération pour le « Pioneering Spirit »

Le 22 août 2016, l’armateur Allseas annonçait que son navire spécialisé dans l’installation et le décommissionnement, le « Pioneering Spirit », avait effectué avec succès le levage et le transbordement des 13 500 tonnes du topside de la plateforme mobile de production (MOPU) Yme , appartenant à Repsol. Avec cette opération, « Allseas démontre les capacités uniques de single-lift » de ce navire, commente l’armateur qui avait également en charge la conception et la fabrication de l’outil de découpe des jambes (3,5 mètres de diamètre) de la plateforme. Parti de Rotterdam le 6 août, le « Pioneering Spirit » avait réalisé, trois jours plus tard, un premier test de levage, avec un topside de 5 500 tonnes. Véritable « géant des mers », ce navire est long de 382 mètres et large de 124 mètres. « La longueur et la largeur combinées forment une surface équivalente à environ 8 terrains de football », expliquait Allseas en janvier 2015, lors de l’arrivée du « Pioneering Spirit » à Rotterdam. Capable de transporter d’une seule pièce des structures offshore pesant jusqu’à 48 000 tonnes, ce navire peut également assurer des missions de pose d’oléoducs.

Une vidéo du transfert de la plateforme Yme par le « Pioneering Spirit » est consultable à l’adresse : http://allseas.com/pioneering-spirit-removing-the-yme-topsides/

Image : Allseas

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