Favoriser la croissance d’un marché de l’efficacité énergétique

2015-08-25T11:31:48+00:00

Entretien avec Antoine de Fleurieu*, président du GT Efficacité énergétique du Cosei (Comité stratégique des filières éco-industries).

PGI : Quels sont les principaux objectifs du contrat de filière signé en avril dernier entre l’Etat et les entreprises des éco-industries ?

AdF : L’un des tout premiers objectifs de ce contrat de filière est de commencer à faire percevoir aux différents acteurs du marché, qu’ils soient publics ou privés, que l’efficacité énergétique est l’une des composantes du mix-énergétique. Il s’agit de mettre en place un système énergétique beaucoup plus efficace, plus intelligent et plus compétitif. Le gisement est considérable.
On parle très généralement de ce que l’on peut faire dans le logement mais, dans ce secteur, le potentiel est très diffus et plus difficile à mobiliser que dans le tertiaire ou dans l’industrie. A contrario, dans le secteur industriel, plus on va avoir affaire à des process qui nécessitent d’importantes quantités d’énergie, plus le gisement va être facile à aller chercher techniquement. De plus, contrairement au bâtiment, l’industrie est un secteur qui fonctionne sur des cycles continus.

PGI : Pour de nombreuses industries, l’amélioration de leur performance énergétique est aussi un moyen d’améliorer leur compétitivité…

AdF : C’est exact. Et c’est dans l’industrie que les impératifs de rentabilité permettent d’atteindre des objectifs écologiques. Ainsi, les industriels de secteurs comme l’Oil & Gas, la chimie ou encore la sidérurgie, ont déjà mené de très nombreuses actions dans ce domaine. Par contre, dans les industries de taille moyenne, où les process ne nécessitent pas forcément des quantités importantes d’énergie, on constate que l’on n’a pas encore pris la mesure de ce que l’on pouvait faire en matière d’efficacité énergétique des procédés.
C’est pourquoi le marché des services d’efficacité énergétique est promis à un fort développement dans le monde et il serait dommage que la France n’y soit pas pleinement présente. Nous avons la conviction qu’il s’agit là d’un des enjeux majeurs du 21e siècle. Si la France rate ce virage, elle sera pénalisée. Mais ce souci de la rentabilité de l’efficacité énergétique est mis à mal par les prix actuels
de l’énergie que ce soit sur les énergies fossiles ou sur l’électricité.
Nous ne sommes pas dans une période incitative et c’est pourquoi le rôle des politiques publiques et des filières professionnelles est très important. Il faut considérer l’efficacité énergétique comme l’une des composantes d’un outil industriel compétitif qui se positionne non plus sur une compétitivité par les coûts mais sur une compétitivité qui repose sur une organisation industrielle la plus efficiente possible.

PGI : Quels sont les secteurs économiques concernés par la structuration d’une filière « efficacité énergétique » ?

AdF : L’efficacité énergétique est une thématique transverse, c’est pourquoi nous sommes, schématiquement, sur un assemblage de filières. Il y a des entreprises de services énergétiques, des entreprises qui développent des biens d’équipement, des sociétés de logiciels, des sociétés de l’ingénierie, des laboratoires de recherche…. Nous avons en France des groupes industriels qui sont des leaders mondiaux dans le domaine de l’énergie et des solutions de gestion de cette énergie. Nous avons aussi la grande chance d’avoir la culture des systèmes complexes et du logiciel. Enfin, nous avons un tissu de PME et d’ETI dynamiques qui sont présentes à l’export et qui se sentent un peu frustrées sur le marché français.

PGI : Le développement de ces solutions n’aurait pas été possible sans le déploiement des technologies du numérique…

AdF : En effet, il y a une transformation phénoménale qui est en train d’arriver c’est la transformation numérique des procédés, en particulier dans l’industrie, qui fait que nous pouvons désormais imaginer des approches totalement nouvelles. Par exemple, il n’est plus obligatoire aujourd’hui de dimensionner l’approvisionnement en énergie d’un site en fonction du plus fort appel de puissance nécessaire puisque l’on peut mobiliser « l’intelligence » des systèmes, par exemple en faisant de l’effacement ou en mettant en place des échanges de ressources énergétiques entre deux sites industriels.
Aujourd’hui, nous sommes encore, dans le domaine de l’énergie, dans un système productiviste. Or il y a une révolution des technologies qui est déjà en marche avec une convergence des technos entre le logiciel, la mécanique, l’électronique, l’électrique, les télécoms… Cette convergence, qui se met en place très rapidement, permet d’avoir des approches systémiques qui peuvent rendre notre système énergétique beaucoup plus efficace. C’est pourquoi nous souhaitons que l’on favorise au maximum l’implémentation de ces technologies en France afin de pouvoir rester un pays leader dans la transition énergétique qui est mondiale.

PGI : Au-delà du marché national, la filière vise donc le marché international…

AdF : Sur du moyen et du long terme, notre objectif est également de favoriser la croissance du marché de l’efficacité énergétique dans une perspective de marché mondial. La France est un formidable terrain de démonstration. Il y a des PME et des ETI qui ont des solutions à proposer mais qui ne trouvent pas de marché en France à cause des blocages réglementaires. Elles ont des clients étrangers et pourraient développer leur export si elles avaient un peu plus de débouchés en France. Il faut donc créer les conditions de fond favorables à l’émergence de l’efficacité énergétique en ramenant les curseurs des politiques publiques aux
bons endroits.

PGI : Comment allez-vous mesurer très concrètement l’évolution de cette filière ?

AdF : Nous avons mis en place différents indicateurs pour suivre l’utilité de notre travail. Ces indicateurs visent par exemple à mieux connaître les investissements réalisés dans l’efficacité énergétique dans les différents segments ciblés, évaluer le nombre de créations d’emplois ou encore déterminer si l’on arrive à identifier une baisse de l’intensité énergétique sectorielle. Il s’agit de regarder si dans l’industrie, à niveau de production égal, notre intensité énergétique baisse. On ne peut se satisfaire seulement de la baisse des consommations d’énergie primaire. Pour l’Etat, c’est un indicateur qui est sans doute très bon, mais ce qui nous intéresse en tant que filière industrielle c’est de voir ce qui se passe chez le client final.

PGI : La gestion de la chaleur fatale dans les industries est un sujet de tout premier plan ?

AdF : En effet, on sait qu’il y a une déperdition d’énergie sous forme de chaleur fatale dans l’industrie qui est considérable. Aujourd’hui, on privilégie la récupération de cette chaleur dans des réseaux mais on laisse peu de place à l’expérimentation pour que cette chaleur soit réutilisée localement, directement sur le procédé pour produire de l’énergie pour le besoin local. On ne le permet pas car cela fait une entorse au système réglementaire très contraignant. On laisse peu de place à des expérimentations qui ont leur pertinence d’un point de vue industriel et permettraient, au moins dans un espace donné, de faire la démonstration de la pertinence du système et en particulier vis-à-vis de l’international.

PGI : La loi sur la transition énergétique, qui vise notamment à réduire la consommation d’énergie finale, va-t-elle selon vous dans le bon sens ?

AdF : Depuis Grenelle 1 en 2007, les mentalités ont fortement évolué dans notre pays. Auparavant on parlait très peu de changement de mix énergétique et d’économie d’énergie. Cette législation va dans le « bon sens », mais elle ne comporte pas de mesures techniques spécifiques pour l’industrie. L’Etat considère que l’industrie est un secteur qui peut évoluer naturellement, alors que, dans le logement, cette transition va être la plus longue et le plus difficile.
Nous avions proposé une mesure qui visait à financer, grâce aux économies engendrées par les politiques d’efficacité énergétique mises en place au sein des entreprises, des postes de gestionnaire de l’énergie. La mise en œuvre d’un programme global qui fasse véritablement baisser les consommations d’énergie d’un site industriel nécessite d’être gérée par un responsable compétent. Cette mesure pourrait avoir un effet bénéfique tout à la fois sur l’emploi et sur la dynamique de la mise en œuvre de politiques d’économies d’énergie.

PGI : L’obligation, pour certaines entreprises, de réaliser un audit énergétique d’ici à la fin de cette année, va-t-elle selon vous faciliter le déploiement des solutions d’efficacité énergétique ?

AdF : La démarche est positive, mais nous avons une inquiétude quant à une possible pénurie d’experts du domaine industriel. Tant que l’on touche aux utilités, le besoin de compétences est assez classique et il y a les ressources disponibles aujourd’hui sur le marché pour réaliser ces audits. En revanche, la compétence sur les procédés est beaucoup plus rare. Il y a peu de sociétés compétentes sur le marché capables de mener des audits de procédé industriel dans une perspective d’économies de ressources. En particulier de ressources énergétiques. D’ailleurs l’un des points du contrat de filière est d’essayer de renforcer l’expertise dans les sociétés d’audit.

PGI : L’une des difficultés de la mise en œuvre des solutions d’efficacité énergétique dans l’industrie réside dans les financements de ces investissements…

AdF : Aujourd’hui, compte tenu du taux d’utilisation des usines et des marges dégagées par les entreprises industrielles, les investissements ne se font même plus dans l’outil productif. L’investissement en matière d’efficacité énergétique n’est donc même pas envisagé. Dans certains grands groupes, même avec des ROI de moins de deux ans, il n’y a pas de financement pour ces solutions.
Les équipementiers doivent donc pouvoir proposer des solutions d’usage accompagnées de solutions de financement innovantes. Mais c’est sans doute le mouvement de modernisation de l’outil industriel français, engagé notamment dans le cadre du nouveau plan « Industrie du Futur », qui pourra entraîner des évolutions significatives en matière d’efficacité énergétique.

PGI : Pourtant des systèmes de soutien au financement des solutions d’efficacité énergétique existent déjà ?

AdF : En effet, mais les outils disponibles sont encore souvent trop éloignés de la réalité quotidienne des industriels. Il faut donc travailler sur l’amélioration de l’existant. Par exemple, la version actuelle des prêts verts a été en partie améliorée dans le cadre d’un échange entre l’Etat et notre filière. Par ailleurs, il existe un dispositif de la Caisse des dépôts et consignations, le programme 5E**, qui est très pertinent mais qui ne finance que des investissements relativement importants, donc réalisés par des grandes entreprises. Or, les PME-ETI doivent généralement mettre en œuvre plusieurs actions qui représentent chacune un montant unitaire peu élevé.
Pour ce qui est des Certificats d’économie d’énergie (CEE), nous sommes confrontés à une double difficulté. La première est que ce dispositif est basé sur des solutions standard alors que très souvent dans l’industrie, il est nécessaire de faire du sur-mesure. La seconde est que les CEE ne valorisent pas l’amélioration de la performance énergétique des entraînements puisque celle-ci est « poussée » par la réglementation européenne. Le dispositif des CEE est donc sans doute très bien adapté à la problématique du logement mais pas à celle de l’industrie ni du tertiaire. Par exemple, il faut savoir que la variation électronique de puissance ne représente que 3 % du volume des CEE.

*Antoine de Fleurieu est également délégué général du Gimelec (Groupement des industries de l’équipement électrique, du contrôle-commande et des services associés)
** Efficacité énergétique et empreinte environnementale des entreprises

Note : cet entretien a fait l’objet d’une première publication dans la revue Pétrole et Gaz Informations n° 1836 (mai-juin 2015).

 

 

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