Frédéric Moncany de Saint Aignan, président du Cluster Maritime Français

2016-08-29T14:19:27+00:00

« La France dispose d’acteurs industriels
de premier plan pour la Croissance bleue »

Le Cluster Maritime Français, qui fête cette année ses dix ans d’existence, mobilise les acteurs de l’économie maritime autour des filières d’avenir et de la « Croissance bleue ». Son président, Frédéric Moncany de Saint Aignan, nous rappelle notamment que le secteur parapétrolier français est un élément essentiel de cette dynamique.

(Cet entretien a fait l’objet d’une parution dans le n°1841 de la revue Pétrole et Gaz Informations, mars-avril 2016).

Pétrole et Gaz Informations : Quels sont les missions et les objectifs du Cluster Maritime Français ?
Frédéric Moncany de Saint Aignan :
Le Cluster Maritime Français (CMF) est né en 2006 d’une vision et d’un constat. La vision est que la mer serait l’avenir de la terre pour le 21e siècle. Le constat est que la France, même si elle n’en était pas clairement consciente, dispose d’atouts majeurs pour jouer un rôle dans le développement de l’économie de la mer. Le premier de ces atouts est bien évidemment sa Zone économique exclusive (ZEE), qui est la deuxième au monde avec plus de 11 millions de km2 sur l’ensemble des océans, et ses 12 840 kilomètres de littoral. Le second est l’existence d’acteurs industriels et économiques de grand renom présents dans de nombreux secteurs d’activité. On y retrouve d’ailleurs des leaders mondiaux, notamment dans le secteur parapétrolier. Cette situation a donc amené, à l’époque, environ 35 entreprises à se fédérer sous l’impulsion du président fondateur Francis Vallat, au sein d’un cluster créé par et pour les acteurs de l’économie maritime.

PGI : Depuis sa création il y a dix ans, le CFM a connu un très fort développement…
FMdSA :
En effet, il réunit aujourd’hui plus de 400 entités : entreprises, organisations professionnelles, laboratoires de recherche, organismes de formation, pôles de compétitivité, la Marine nationale… Le CMF couvre désormais tous les champs de l’économie maritime, de l’industrie aux services.. Nous avons défini trois axes de travail principaux avec pour objectif de mettre la France maritime en ordre de marche et d’essayer de conquérir les marchés de l’économie maritime mondiale. Le premier de ces trois axes est de créer des synergies entre nos membres, c’est-à-dire faire en sorte que les entreprises et les secteurs industriels qui auparavant avaient peu ou pas d’interactions développent leurs échanges. Le deuxième est la relation institutionnelle, pour faire prendre conscience aux décideurs, privés et publics de l’importance de la mer dans l’activité économique, et de la nécessité de la développer ce levier de croissance de l’économie française. Le troisième est un travail d’influence auprès des politiques .

PGI : Quel est le poids économique du secteur maritime français ?
FMdSA :
Ce secteur représente aujourd’hui environ 301 000 emplois directs et 69 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est considérable. D’autant que ces données ne prennent pas en compte le tourisme maritime qui représente à lui seul presque 200 000 emplois et une trentaine de milliards d’euros de chiffre d’affaires. Si l’on prend en compte l’ensemble des emplois indirects, le secteur maritime français représenterait a minima entre 700 et 800 000 emplois. Lorsqu’on évoque les fleurons de l’économie française, on parle le plus souvent d’aéronautique, d’automobile, de télécoms, alors que le secteur maritime est pourtant lui aussi un poids lourd dans notre économie, secteur essentiel pour le transport, mais aussi l’énergie, l’agroalimentaire et demain sur d’autres marchés. Enfin, si c’est un secteur dont la croissance peut varier selon les activités, il est marqué par une grande stabilité. Il a d’ailleurs particulièrement bien résisté à la crise économique et financière de 2008. Alors que la France connaissait des taux de croissance entre 0 et 0,5, le secteur maritime affichait entre +1 et +3 %.

DCNS 2920-dcns-150714-etm-photo-etm-offshorePGI : Quel est le potentiel de développement de l’économie de la mer ?
FMdSA :
L’économie maritime mondiale représente aujourd’hui environ un chiffre d’affaires de 1500 milliards de dollars par an. On estime qu’à un horizon de dix ans, ce montant atteindra 2500 milliards de dollars. Nous pensons que la France est capable de prendre une certaine partie de cette valeur. Si on atteint 10 %, ce qui est tout à fait possible, c’est un montant considérable. Dans ce secteur, il y a des industries traditionnelles qui se portent bien, d’autres qui sont en difficultés structurelles ou conjoncturelles. Mais il y a également de nouvelles industries de la mer qui sont en devenir et qui sont porteuses d’avenir.

PGI : Quelles sont ces industries à fort potentiel ?
FMdSA :
Dans son projet « Blue Growth », intégré à sa stratégie Europe 2020, la Commission européenne a identifié cinq thématiques qui offrent un potentiel de forte croissance : l’aquaculture, les biotechnologies, les énergies marines renouvelables (EMR), les richesses minérales des grands fonds, que l’on appelle également le « Deep Sea Mining », et enfin le tourisme littoral et la croisière. Si le secteur des EMR est très dynamique au niveau européen, la France accumule un retard principalement en raison de la complexité administrative. L’aquaculture, dont le potentiel de développement est phénoménal, connaît exactement les mêmes difficultés que le secteur des EMR. Quant au secteur des biotechnologies, qui est en croissance d’environ 10 % par an, c’est un domaine dont on ne mesure pas encore toutes les potentialités mais qui nécessite des investissements en R&D très conséquents pour développer les marchés demandeurs : pharmaceutique, chimie, nutrition, …. Et pour ce qui est du tourisme, c’est une évidence. Par ses côtes et ses territoires outre-mer, la France a tous les atouts pour développer le tourisme maritime et littoral.

PGI : Concernant le « Deep Sea Mining », la France dispose de ressources très prometteuses dans sa ZEE…
FMdSA :
La concentration de minerais en mer est, dans certaines zones, beaucoup plus forte que dans des mines terrestres (1,5% en moyenne). Par exemple à Wallis&Futuna et dans la Dorsale Médio-Atlantique, la teneur des sulfures est en moyenne de 15%. Cette activité fait appel à des technologies très complexes qui nécessitent d’aller creuser le fond de la mer pour aller chercher les métaux. Techniquement, il y a de grandes similitudes entre l’E&P des hydrocarbures et l’exploration puis l’extraction des richesses minérales des grands fonds. Notre industrie parapétrolière est donc à même d’apporter les technologies nécessaires. Les principaux acteurs de la filière française de « Deep Sea Mining » sont regroupés au sein du CMF et travaillent conjointement dans un groupe de travail mené en particulier par Technip et Eramet. Cette filière pourrait être opérationnelle à un horizon d’une quinzaine d’années. En octobre dernier, le CMF a signé avec l’organisation allemande Deepsea Mining Alliance (DSMA), un Memorandum of Understanding (MoU) qui vise à mettre en commun les recherches technologiques. Par ailleurs, c’est une activité extrêmement sensible sur le plan environnemental. Il y a donc un important travail de R&D à réaliser pour développer des solutions qui auront l’impact sur l’environnement le plus faible possible.

PGI : Le développement de cette économie de la mer repose sur un renforcement de la recherche et l’innovation …
FMdSA :
En effet, comme le CMF rassemble toutes les activités liées à la mer, nous créons des synergies pour stimuler la collaboration dans la recherche et faciliter la création de marchés. Par exemple, sur la thématique du Navire du Futur, qu’il s’agisse de transport, de plaisance ou de pêche, il y a des technologies similaires, duplicables ou qui doivent être coordonnées. La recherche océanographique va apporter beaucoup de connaissances aux thématiques du « Deep Sea Mining », des biotechnologies ou encore de la protection environnementale. D’ailleurs la recherche est transverse. Ainsi plusieurs chantiers navals et équipementiers se sont lancés sur le marché des EMR en raison de la proximité et de la transversalité des technologies entre ces deux activités.

POMUPGI : Le CMF soutient plusieurs projets innovants parmi lesquels les plateformes offshore multi-usages (POMU). De quoi s’agit-il ?
FMdSA :
L’idée est qu’un certain nombre d’activités ne pourront peut être plus, à terme, se faire à terre en raison d’un manque de place, de problèmes environnementaux ou d’acceptabilité sociale. Une réflexion est donc menée sur un concept d’île artificielle (image ci-dessus) qui pourrait accueillir jusqu’à 34 marchés différents (hub logistique, fermes aquacoles, parcs EMR, data center, tourisme, …) . C’est un sujet d’avenir qui intéresse de nombreux pays, et plusieurs membres du CMF travaillent à ce concept, en particulier le Grand Port Maritime de Guyane pour créer la première POMU au large de la Guyane. Dans un autre domaine, nous avons créé au sein du CMF un groupe de travail sur les drones maritimes au sein duquel on retrouve notamment les groupes Total, Alcen, ECA, Sagem et Thales. Notre objectif est que la France puisse porter, au sein des instances internationales, une réflexion sur le droit et la réglementation de cette activité.

PGI : Le secteur des services parapétroliers connaît actuellement une situation très difficile. Etes-vous inquiet ?
FMdSA :
Il y a en effet une grande inquiétude car le secteur parapétrolier est en grande difficulté, et notamment la filière sismique où le risque de pertes de savoir-faire est réel. Dans ces domaines d’activité, l’expérience et le savoir-faire sont extrêmement importants et il y a une menace sur l’excellence française. Pour gagner la compétition de la « croissance bleue », il faut que nous gardions nos compétiteurs. Le maritime a des solutions pour aider à passer cette crise, que ce soit dans les technologies pour optimiser les coûts et les rendements, ou pour offrir de nouvelles perspectives sur des marchés à développer tous ensemble afin que la France soit le leader mondial de la croissance bleue.

* Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement

Propos recueillis par Eric Saudemont

Images : CFM et DCNS

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