Ingénieur général Jean-Luc Volpi, Directeur central du Service des Essences des Armées

2016-09-06T12:49:03+00:00

« Peu de nations dans le monde disposent d’une organisation aussi rationalisée »

Essentielle en temps de paix, la logistique pétrolière militaire est un élément crucial de la mise en œuvre et de la conduite des opérations sur le terrain. Directeur central du Service des Essences des Armées (SEA) depuis 2013, l’ingénieur général de 1re classe Jean-Luc Volpi nous explique notamment comment, dans un contexte de maîtrise des dépenses publiques, l’opérateur unique du ministère de la Défense a fait évoluer son organisation et ses moyens pour assurer le soutien de forces françaises de plus en plus engagées à l’étranger.

Note : cet entretien a fait l’objet d’une publication dans le numéro 1841 de la revue « Pétrole et Gaz Informations » (mars/avril 2016).

Pétrole et Gaz Informations : En tant qu’opérateur unique du ministère de la Défense chargé du soutien aux forces armées, quelles sont les principales missions du SEA ?
Ingénieur général Jean-Luc Volpi : Nos missions s’organisent en deux grandes thématiques. D’une part la logistique pétrolière pour laquelle nous mettons en place des chaînes de bout en bout. Dans ce domaine, nous concevons notamment la doctrine de soutien opérationnel des forces. D’autre part, l’expertise dans toutes les composantes de la chaîne pétrolière, depuis l’élaboration des spécifications des produits pour des usages militaires jusqu’aux contrôles qualité de la chaîne logistique, y compris dans les endroits les plus isolés, en passant par l’homologation des produits, notamment pour les produits techniques comme les lubrifiants ou les fluides hydrauliques. Ces derniers peuvent être spécifiques pour répondre à des charges plus exigeantes de certains équipements militaires. Nous réalisons d’ailleurs des études sur le comportement de produits en relation avec leur emploi sur les matériels de la défense et divers autres travaux tels que la recherche de solutions techniques aux problèmes rencontrés par les utilisateurs ou encore le développement de nouvelles méthodes d’analyse. Enfin, cette expertise s’étend également à la conception et à la fabrication des équipements pétroliers ainsi que des infrastructures de stockage que nous exploitons.

PGI : Quel a été l’impact de la mise en œuvre de la RGPP (Révision générales des politiques publiques) sur l’organisation du SEA ?
J-LV : Après la mise en œuvre de la RGPP en 2010, l’offre de services du SEA n’a pas évoluée car nous avions réalisé, peu avant, un important travail de rationalisation afin de déterminer ce qui pouvait raisonnablement être externalisé et ce qui devait être maintenu en régie pour assurer à la fois un soutien garant de la continuité d’action des forces dans leurs missions permanentes de protection du territoire national et de sa population, et dans celles de leur intervention en opérations extérieures (OPEX). Toutes les activités jugées hors du champ opérationnel ont été externalisées. Par exemple, nous traitons avec l’UGAP(1) au travers d’une convention pour la fourniture des fluides de chauffage ; fioul domestique et fioul lourd.
A cette occasion, nous avons apporté à l’UGAP notre expertise pour lui permettre une certaine maîtrise du marché très atomisé de la distribution du fioul domestique. De la même manière, nous avons externalisé une grande partie de la livraison des produits routiers au profit du réseau de stations-services implantées dans les installations de la défense. Nous avons ainsi pu libérer des capacités de stockage et de transport et recentrer l’emploi de nos moyens sur la logistique des produits d’intérêt stratégique pour les forces, soient les carburants aviation et les combustibles de navigation. La continuité de fonctionnement des équipements terrestres tactiques, largement diésélisé à dessein, est assurée en ayant recours à l’usage du carburéacteur, produit aviation plus soufré que le gazole répondant aux normes de l’Union européenne. Ce qui ne manquera pas d’étonner vos lecteurs très avertis. Le recours à la dérogation pour les équipements militaires qu’offrent les directives européennes encadrant le programme Auto Oil permet de surmonter la difficulté technique qu’ils auront relevée.
Donc lors de la RGPP, outre la prise en charge du soutien des bâtiments de la marine et de son expertise ordonnée par le ministre de la défense, notre objectif principal a été d’améliorer notre capacité de projection et d’accompagnement des forces en opérations extérieures qui était jugée tendue par notre principal employeur, l’Etat-Major des Armées. Pour cela, les marges de manœuvre ont été dégagées par le développement d’une nouvelle organisation interne qui s’est essentiellement traduit par la suppression de notre approche régionale en métropole, avec pour objectif d’articuler le Service autour de trois pôles de compétence aux missions clairement définies. Ces dernières sont portées par moins de 2 200 personnels répartis entre deux tiers de personnels militaires et un tiers de personnels civils. Soit un poids de 0,7 % des effectifs du ministère au terme de la RGPP.

Déchargement d'un C130 Hercules contenant des caissons souples à carburant à l'aérodrome de Berberati, le 16 février 2014. Le 5 décembre 2013, le Président de la République Française M. François Hollande a annoncé sa décision de renforcer le dispositif militaire français en Centrafrique afin d’éviter une catastrophe humanitaire dans le pays, l'opération Sangaris. Cette décision a été précédée de l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies de la Résolution 2127 qui prévoit en particulier : le soutien des Nations unies à la Force africaine, la MISCA dont l’effectif devrait atteindre les 4000 hommes. Et Le soutien par les forces françaises de cette force africaine, avec autorisation d’usage de la force au besoin.

PGI : Quels sont ces trois pôles ?
J-LV :
Le premier est la direction de l’exploitation et de la logistique pétrolière (DELPIA) dont le siège est à Nancy. Pôle de production, elle assure à la fois la conduite des projets d’infrastructures et d’équipements pétroliers, la gestion des achats et des cessions de produits, et coordonne l’activité des dépôts que nous exploitons en métropole. Le deuxième est la base pétrolière interarmée (BPIA) implantée à Chalons-sur-Saône qui assure tout à la fois la formation de nos personnels et leur préparation opérationnelle. Ces personnels sont convoqués régulièrement pour des séjours afin de maintenir leur savoir-faire de soldat et leurs aptitudes à la mise en œuvre des équipements pétroliers sur les théâtres des opérations. Enfin, le troisième pôle est le centre d’expertise pétrolière interarmées (CEPIA), basé à Marseille, qui dispose de toute l’expertise produit. Lorsque nous avons repris en 2012 le soutien pétrolier de la Marine, nous avons intégré, au sein du CEPIA, la station d’essais des combustibles et lubrifiants de la flotte (SECLF), laboratoire de la Marine qui était implanté à Toulon. La Direction centrale, dont le siège est au Fort de Vanves (92), assure le pilotage et la politique générale de l’ensemble, conduit les projets majeurs et fixe aux pôles spécialisés les objectifs à atteindre.
Par ailleurs, la DCSEA assure le commandement direct des détachements déployés hors métropole soutenant les forces de présence sur un certain nombre de territoires comme Djibouti, le Gabon, la République de Côte d’Ivoire et le Sénégal, et celles de souveraineté dans les départements et collectivités d’outre-mer. Et, bien évidemment, le Service assure le soutien des forces françaises sur tous les théâtres d’opérations ou les lieux à partir desquels elles opèrent (bande sahélo-saharienne, République Centrafricaine, Jordanie, Emirats arabes unis) et ce, au plus près des engagements. Des personnels du SEA interviennent notamment, dans le combat aéromobile et auprès des forces spéciales pour lesquels ses pôles experts ont développé des solutions innovantes améliorant leur capacité d’allonge. L’articulation en trois pôles de compétence et l’accès direct à ces pôles qu’ont les éléments déployés, des niveaux d’efficacité et de réactivité de la fonction très remarqués sur les théâtres, y compris par nos alliés dont le plus grand d’entre eux, les Etats-Unis.

 

PGI : La loi de programmation militaire (LPM) pour la période 2014-2019 imposait notamment la fermeture ou la restructuration d’un certain nombre de dépôts du SEA…
J-LV : En effet, car l’articulation en trois pôles qui fait ses preuves doit être consolidée. C’était donc davantage une réduction de format qui était programmée avec la fermeture de 13 dépôts sur les 40 exploités. Certaines fermetures ont été actées ou le seront car elles étaient adossées à des restructurations d’armée. C’est le cas des dépôts d’avitaillement des bases aériennes de Dijon, Châteaudun et Creil. Nous avons également fermé le CRE (Centre de ravitaillement des essences) de Castelsarrasin. Mais pour certains sites, il s’agira plutôt d’une restructuration.

20130709_NP_SEA_BPIA_Répétitions-défilé-14-Juillet-Brétigny_6849PGI : Quelles en sont les raisons ?
J-LV : Entre l’été 2013 et fin 2014, nous avons travaillé sur l’évaluation des conséquences de cette réforme. Pour atteindre les objectifs de déflation fixés initialement à 11 % des effectifs, il nous fallait pousser un peu plus avant l’externalisation de certaines prestations ce qui présentait deux inconvénients. Nous avons tout d’abord constaté un bilan économique défavorable avec une économie réalisée en masse salariale plus qu’absorbée par les dépenses de fonctionnement. En effet, après les équilibres atteints que j’évoquais, les externalisations envisagées touchaient des segments à forte valeur ajoutée. C’est le cas notamment de prestations d’avitaillement, c’est-à-dire la mise bord aéronef sur une plateforme aéronautique, qui est une prestation coûteuse.
Si l’on compare notre coût d’intervention avec les coûts opérés par les opérateurs pétroliers sur les aéroports ou les aérodromes qui peuvent avoir des niveaux d’activité équivalents aux nôtres, on observe une différence de 20 à 22 centimes d’euros par litre. De plus, ce niveau de déflation faisait porter un risque important de dégradation de la capacité de projection du SEA alors qu’actuellement, 30 % de nos effectifs militaires sont engagés au cours d’une année sur des théâtres beaucoup plus difficiles que par le passé. Les armées souhaitant également limiter les risques sur un soutien considéré comme stratégique, le Service a vu sa cible de déflation atténuée à la suite des décisions du Président de la République arrêtées en 2015 face aux nouvelles menaces. La fonction soutien pétrolier du ministère reste ainsi à la hauteur des enjeux opérationnels à un coût économiquement intéressant.

PGI : L’engagement des forces françaises dans les opérations extérieures s’est fortement accru ces dernières années. Dans ce contexte, le maintien en conditions opérationnelles (MCO) des matériels est certainement crucial ?
J-LV : C’est un sujet sensible. Le niveau élevé de nos engagements et les élongations, en particulier sur la bande sahélo-saharienne, accélèrent le vieillissement de nos parcs de matériels tactiques, et surtout les vecteurs de transport. Au Sahara, par exemple, nous devons assurer une logistique importante en volume, notamment pour le soutien de l’aéromobilité. Cette flotte est aujourd’hui très sollicitée. La priorité accordée aux théâtres d’opération, nous permet de maintenir une DTO (disponibilité technique opérationnelle) au meilleur niveau. Mais aujourd’hui cela se fait au détriment des parcs d’alerte en métropole et limite donc fortement les possibilités de nouvel engagement. Mais cette situation n’est que temporaire puisque nous sommes en phase d’acquisition d’une nouvelle flotte de transport projetable dont les premiers véhicules sont livrés cette année.
De plus, nous sommes est cours d’acquisition d’une nouvelle flotte d’avitailleurs aérotransportables. Enfin, nous avons engagé une opération dite de maintenance curative profonde sur une flotte existante de transport dont la mobilité s’est révélée très performante sur les pistes les plus difficiles en Afrique. Il s’agit d’une opération de rénovation du châssis et des moteurs par le constructeur d’origine dont les premiers résultats donnent entière satisfaction. Dans les combats actuels, les convois logistiques sont des cibles privilégiées. C’est pourquoi nous travaillons sur deux axes en particulier, d’une part la protection des personnels, avec le blindage des cabines et le brouillage des engins explosifs improvisés, et d’autre part, la mobilité des véhicules sur piste.

préparation Trident Juncture La Courtine 22 septembre 2015 (61)PGI : Quels types de collaborations avez-vous engagées à l’international ?
J-LV : Peu de nations dans le monde disposent d’une organisation aussi rationalisée et aucune aussi « interarmisée » que celle de notre pays dans le domaine de la logistique pétrolière militaire. C’est la raison pour laquelle la France est aujourd’hui le seul pays, au moins au sein de l’Union Européenne, à pouvoir déployer une force autonome sur de courts délais, à s’être vu confier régulièrement le soutien pétrolier de forces multinationales (toutes celles engagées par l’UE sans exception à ce jour), et disposer avec un service aussi expert d’une voix qui porte dans ce domaine au niveau international et en particulier au niveau de l’Otan au sein de laquelle la France a en charge la thématique du soutien pétrolier dans le cadre du Smart Defence. Ce concept stratégique de l’Alliance vise notamment à mutualiser des capacités dans les différentes branches de soutien qui sont comptées et harmoniser les standards et les pratiques de travail des nations.
Dans ce cadre, nous avons développé le concept de MCPU (Military Combined Petroleum Unit) qui a été expérimenté avec succès au cours de deux manoeuvres de l’Otan dont l’une s’est déroulée récemment en Espagne(2). Sous un commandement français, nous avons intégré des capacités de transport, de stockage et d’avitaillement mises à contribution par les différentes nations participantes (USA, Royaume Uni, Espagne, Italie et Lituanie), avec une mise en condition préalable en camp de manœuvre en France. Dès lors que le concept de MCPU prendra corps au fil des années, nous pourrons davantage associer les nations membres aux offres de formation et d’entraînement que l’on est en mesure de proposer à partir de la base pétrolière interarmée de Chalon-sur-Saône afin de tendre vers l’objectif recherché par l’OTAN de convergence vers des pratiques de travail uniformisées.

PGI : Quelles sont vos relations avec le secteur industriel français du pétrole et du gaz ?
J-LV : Nous sommes en relation permanente avec la profession pétrolière notamment par le biais de nos contrats de fournitures de produits. Les professionnels nous connaissent bien et reconnaissent le sérieux du SEA, son niveau d’expertise des produits pétroliers et la fiabilité de sa chaîne de contrôle qualité qui, parfois, constitue un filet protecteur pour nos fournisseurs. Ces relations s’exercent également de manière indirecte par notre présence au sein de la DGEC (Direction générale de l’énergie et du climat) puisque ce sont des officiers détachés du SEA qui assurent les missions régaliennes encadrant la logistique pétrolière aval du pays, avec notamment la constitution et l’entretien des réserves stratégiques pétrolières.
Cette mission essentielle est suivie par le CPSSP (Comité professionnel des stocks stratégiques) et son bras armée la SAGESS (société anonyme de gestion de stocks stratégiques). Bien sûr, le CEPIA a également de nombreux échanges avec le monde professionnel par sa présence dans les instances de normalisation nationales mais également internationales. Il anime d’ailleurs, le Comité français de coordination du carburéacteur (CFCC) créé par le SEA et qui fédère tous les acteurs français de la logistique des produits aviation et de l’aéronautique.
Ce comité permet d’adopter une position française commune et de peser sur l’évolution des spécifications internationales qui encadrent ce milieu.
Il assure également une veille permanente sur les produits issus de filières émergentes. Enfin, le SEA anime un groupement d’entreprises dénommé Groupement interprofessionnel des équipements et de la logistique pétrolière (GILEP) qui conçoivent et développent des matériels et produits de logistique pétrolière à l’usage des forces armées françaises et de celles de l’OTAN. Grâce à la complémentarité de ses membres et à une coopération fructueuse avec le SEA, il est en mesure de proposer des solutions clés en mains répondant à nos problématiques.

(1) centrale d’achat public
(2) Exercice OTAN Trident Juncture 2015, du 6 octobre au 12 novembre 2015

Propos recueillis par Eric Saudemont

Image : Philippe Fretault et SEA


Des origines qui remontent à près d’un siècle…
« La volonté de mutualiser et d’accorder une certaine importance au soutien pétrolier des armées résulte d’une expérience qui a failli être tragique pour les forces françaises pendant le premier conflit mondial. En 1917, le pays était au bord de la rupture pour ce qui était de ses approvisionnements pétroliers. Ces derniers étaient tous d’origine nord-américaine, et face aux attaques répétées des forces allemandes sur les voies maritimes, les opérateurs américains, qui étaient des sociétés privées, avaient décidé de se recentrer sur leur marché continental. Le président du Conseil, Georges Clémenceau, avait alors lancé un appel au président Wilson pour rétablir les flux pétroliers dont l’extrait emblématique retenu est : « …il faut que la France possède l’essence, aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain… ».
Cette situation provoqué une véritable prise de conscience, de la part des autorités françaises de l’époque, de la nécessité de sécuriser les approvisionnements pétroliers du pays. Dans les années 20, on a vu émerger en France un ensemble de mesures qui visaient notamment à doter notre pays d’une véritable industrie pétrolière, qu’il s’agisse par exemple de la création de la Compagnie Française du Pétrole (CFP), ancêtre du groupe Total, et du Laboratoire du Pétrole, devenu par la suite l’Institut Français du Pétrole, puis IFP Energies Nouvelles. L’Etat a également mis en place un corpus législatif encadrant la constitution de réserves pétrolières stratégiques. Ces textes ont d’ailleurs inspiré les Directives européennes aujourd’hui en vigueur. Et c’est dans cet esprit que les forces françaises ont créé une structure interarmées pour assurer les approvisionnements pétroliers des forces.
A l’époque, ce service avait été confié, pour la partie acquisition des produits et l’expertise au Service des Poudres, et pour la partie stockage massif à l’artillerie. Cette structure bicéphale a évolué ensuite en un service unique qui a pris l’appellation Service des Essences des Armées en 1940. Le périmètre du SEA se limitait alors à la logistique amont des forces. Les boucles aval de la chaîne, et ce pour les trois armées, ont été confiées au SEA dans les décennies suivantes. La dernière intégration a eût lieu en 2010, dans le cadre de la RGPP (Révision générale des politiques publiques) avec le transfert au SEA des approvisionnements pétroliers des bâtiments de la flotte, assurés précédemment par le Commissariat de la Marine ».
Ingénieur général Jean-Luc Volpi

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