Interview de Jean-Marie Dauger, Directeur Général Adjoint en charge de la branche Global Gaz & GNL chez GDF Suez

2013-11-20T15:32:10+00:00

« Tous les fondamentaux de la croissance sont là »

PGI. De plus en plus de voix s’élèvent pour proclamer l’âge d’or du gaz naturel. Partagez-vous cet enthousiasme ?

Jean-Marie Dauger : Si on parle de marché global, c’est-à-dire mondial, on a du mal à imaginer autre chose qu’une hausse de la demande. Tous les fondamentaux de la croissance sont là. Reste à savoir dans quelles proportions le gaz naturel va s’affirmer dans le mix énergétique mondial. Chez GDF Suez, on estime que la consommation devrait s’élever de 2,5% par an, ce qui est beaucoup. Je vois au moins trois facteurs structurels qui pousse à cet optimisme. Le premier est que la demande mondiale d’énergie va augmenter de manière soutenue, tirée notamment par les pays en voie de développement.

La deuxième réside dans la disponibilité de la matière première. Nous savons que les réserves sont là et même si les estimations divergent, ce sont des années de consommation qui sont devant nous. Le troisième facteur est la prise de conscience environnementale. La lutte contre les émissions de CO2 mais aussi d’autres particules nocives pour la santé humaine positionne le gaz naturel comme l’énergie fossile la moins polluante, loin devant le pétrole et le charbon. Les politiques pour combattre le changement climatique ne sont plus aujourd’hui l’apanage des pays riches. Certes, l’Union européenne a fait office de précurseur, mais aujourd’hui même la Chine intègre cette problématique à sa stratégie de croissance. Le nouveau président chinois, Xi Jinping, a ainsi choisi « la belle Chine » comme slogan pour assurer la première population du monde de son intérêt pour le sujet. Or, il est inconcevable de passer d’un modèle « sale », basé majoritairement sur le charbon (75% de l’énergie primaire produite dans l’Empire du Milieu), vers un modèle dit « propre » sans la moindre émission de gaz à effet de serre. Le gaz naturel se place logiquement comme l’énergie de la transition.

PGI. Pourtant, Gérard Mestrallet s’est récemment montré pour le moins pessimiste sur l’avenir énergétique de l’Europe…

J.M.D : Ces grandes tendances que j’ai dessinées cachent des disparités très grandes entre régions du monde. L’Europe a développé l’usage du gaz pendant des années mais aujourd’hui le marché est déprimé, notamment pour la production d’électricité. Bruxelles a encouragé les énergies renouvelables au point que ces dernières pèsent désormais réellement sur le réseau, et donc sur son équilibre. La contradiction de cette politique est de ne rien avoir prévu pour les centrales à gaz, véritable back-up du système électrique. Chez GDF Suez, nous avons arrêté 8 000 mégawatts, soit cinq fois la puissance de Fessenheim. Ainsi, d’un côté on dépense des milliards d’euros de subventions pour décarboner le mix électrique des Etats-membres, et de l’autre on ne trouve rien à dire sur le retour en force du charbon. L’Allemagne est un exemple parfait : forte intégration des renouvelables et construction à tour de bras de centrales thermiques au lignite pour compenser l’arrêt du nucléaire. Pour un secteur dans lequel les investissements sont lourds, il faut une vision de long terme. Or aujourd’hui, chaque pays européens fait ce qu’il veut. Ajouter à cela l’effet structurel de l’efficacité énergétique, et conjoncturel de la crise économique, et l’équation est complète.

PGI. GDF Suez a annoncé fin mai la signature d’un accord décisif avec l’américain Sempra Energy pour la construction d’une usine de liquéfaction en Louisiane. Quelles sont vos ambitions aux Etats-Unis ?

J.M.D : Ce qui se passe en Amérique du nord est tout simplement un changement majeur de paradigme. Il y a dix ans encore, la problématique était la dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient et aujourd’hui, il est question d’exporter du gaz ! GDF Suez s’est positionné sur ce projet pour élargir et diversifier son portefeuille de gaz naturel liquéfié (GNL). Le consortium est mené par Sempra Energy (50,2%), Mitsubishi, Mitsui et GDF Suez se partagent à parts égales le solde. L’usine sera située sur le site du terminal méthanier de Hackberry, et constituée de 3 trains de liquéfaction d’une capacité de 12 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par an. Elle sera exploitée par Cameron LNG, filiale de Sempra. Selon la répartition des capacités de production, nous obtiendront jusqu’à 4 millions de tonnes de GNL par an. Il reste encore des démarches administratives à régler[1], mais nous sommes confiants pour une mise en service en 2016-2017. Aujourd’hui seul un terminal a reçu l’autorisation d’exporter du gaz. Nous espérons être les suivants.

PGI. A part GDF Suez, les deux partenaires du projet en Louisiane sont asiatiques : Mitsubishi et Mitsui. L’appétit de l’Asie pour le gaz naturel liquéfié est-il toujours aussi important ?

J.M.D : L’appétit de l’Asie pour l’énergie, en général, est toujours vivace. Cela ne fait aucun doute. Leur problématique est de répondre à leurs besoins énergétiques et pour cela, aucune option n’est écartée. Les pays asiatiques en forte croissance doivent mobiliser tous leurs moyens et je vois difficilement comment ils pourraient se passer de gaz. La géographie de la région est telle que le GNL y trouvera un débouché naturel. Les Japonais notamment sont très actifs et se placent sur de nombreux projets. Sans GNL, ils n’auraient pu pallier l’arrêt de leurs centrales nucléaires qui généraient un quart de l’électricité de l’archipel. Nous sommes également en discussion avec le premier gazier indien, GAIL, pour installer le premier terminal méthanier de la côte Est. Sur le sous-continent, l’attrait du gaz est quelque peu minoré par les immenses réserves de charbon et lignite. En Chine, on voit se développer une certaine considération pour les gaz de schiste. La technologie occidentale pourrait permettre à certaines compagnies d’entrer sur le marché mais certainement pas dans le transport. D’autres pays asiatiques historiquement producteurs de molécules bleues, tels que la Malaisie et l’Indonésie, cherchent à se diversifier et pourraient avoir besoin de nos services.

PGI. A part l’Asie, quelle région suscite votre intérêt ?

J.M.D : Globalement toutes celles qui sont en croissance. Nous nous intéressons ainsi beaucoup à l’Amérique du sud. C’est un continent où le gaz naturel n’est pas beaucoup développé mais où il pourrait apporter beaucoup de bénéfices. C’est le cas du Brésil. Sa production d’électricité y est très majoritairement issue de ses ressources hydrauliques (GDF Suez est d’ailleurs un acteur très présent sur ce marché, à l’image du projet géant de Jirau), ce qui d’un point de vue des émissions de gaz à effet de serre est excellent. Cependant, cela place le pays en grande difficulté quand les précipitations ne sont pas au rendez-vous. Les fortes variations placent régulièrement Brazilia dans une situation de « stress hydrique » que seul un parc thermique d’ampleur et idéalement alimenté au gaz naturel pourra compenser. D’autres pays ont montré leur intérêt pour le gaz à l’image de l’Uruguay qui songe à s’équiper d’un terminal méthanier, et de l’Argentine qui disposerait d’un grand potentiel de gaz de schiste.

PGI. Quelle vision avez-vous du futur du gaz naturel liquéfié ?

J.M.D : Le GNL permet déjà aujourd’hui d’apporter le gaz là où la construction d’infrastructures de transport est trop compliquée, trop coûteuse ou trop dangereuse. Il a offert au marché gazier une plus grande flexibilité et participera à l’essor du gaz dans le monde. Chez GDF Suez, nous travaillons depuis plusieurs années sur d’autres utilisations du GNL. Aux Etats-Unis, quelque 300 000 tonnes de gaz naturel liquéfié ont été transportées par camions réfrigérés pour alimenter les industriels en combustible. C’est un marché sur lequel nous misons beaucoup, surtout en Amérique grâce au développement des gaz de schiste.

Le GNL pourrait devenir également un carburant dans le transport. Des stations-services US en propose sur des grands axes routiers et certaines ont même des petites usines de liquéfaction. Cela suppose de changer l’injecteur des véhicules et de prévoir un réservoir spécial isolé. Une autre piste : le transport maritime. L’usage des fiouls lourds par les grands transporteurs de marchandises est de plus en plus contesté, notamment au niveau européen. Nous travaillons beaucoup sur des solutions de substitution. De notre point de vue, le GNL serait plus intéressant que le remplacement par le diesel par exemple. Un chiffre : si l’ensemble de la flotte commerciale maritime mondiale passait au GNL, ce serait un marché de 100 millions de tonnes qui s’ouvrirait.

Propos recueillis par Romain Chicheportiche



[1] Selon la législation en vigueur aux Etats-Unis, une compagnie ne peut exporter du gaz naturel issu du sol américain à un pays n’ayant pas signé un accord de libre-échange avec Washington.

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