Luc OurSel-Président du Directoire d’Areva

2012-12-18T14:27:29+00:00

Le développement des énergies renouvelables  est nécessaire mais il faut le financer en utilisant la compétitivité du parc nucléaire

Le gouvernement a annoncé vouloir ramener  la part du nucléaire à 50 % dans le mix énergétique, ce qui n’est pas de très bon augure pour la filière française, comment envisagez-vous l’avenir d’Areva en  France ?

La part du nucléaire dans la production d’électricité en France passerait de 75 % à 50 % d’ici à 2025-2030. Avant de comprendre les conséquences de ces mesures sur le parc nucléaire français, il faut d’abord se pencher sur l’évolution de la demande d’électricité. Je suis de ceux qui pensent que la consommation d’électricité va continuer à croitre parce que c’est une forme d’énergie qui prend de plus en plus de place dans notre quotidien. Dans les industries, parce que c’est une source d’énergie facile à manipuler qui correspond bien aux processus industriels. Mais aussi dans la vie de chacun d’entre nous. On le voit bien avec le développement de la voiture électrique, des transports en commun dans des sociétés de plus en plus urbaines et grandes utilisatrices des  technologies de l’information. Autre élément de croissance, le vieillissement des populations. Même si on commence à peine à l’évoquer, cette tendance va se traduire par un accroissement de la consommation d’électricité avec l’arrivée sur le marché de nouveaux services à la personne. Je pense notamment à la domotique qui va entrer plus encore dans nos habitations. Dans ce contexte, il serait bon de s’interroger  sur la durée de vie des centrales nucléaires actuelles. Au Japon, la période retenue est de 40 ans. Aux Etats-Unis, elle est passée à 60 ans. Aussi, pour maintenir  durablement la part du nucléaire en France à 50 %,  faudrait-il envisager de nouvelles constructions de centrales. Dans cette perspective, il nous faut également savoir quelles énergies vont se substituer au nucléaire et à quel rythme nous voulons développer  les énergies renouvelables. A ce stade, il est important de considérer le coût de substitution. Or aujourd’hui, force est de constater que toutes les énergies renouvelables n’ont pas atteint la parité réseau, autrement dit un niveau de compétitivité suffisant. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour évoluer vers un nouveau modèle électrique comme en Allemagne ?  On ne peut répondre à cette question sans intégrer plusieurs contraintes, notamment celles liées à la compétitivité des entreprises, à  la balance commerciale et au coût pour les ménages. Aujourd’hui, pour remédier à l’intermittence des énergies renouvelables, il faut construire des centrales à gaz. Dans un contexte haussier des prix des hydrocarbures, il ne faut pas non plus oublier que la précarité énergétique touche aujourd’hui près de 4 millions de Français et 60 millions d’Européens. De ce point de vue,  nous pensons  que le nucléaire n’est en aucun cas une énergie du passé. C’est une énergie d’aujourd’hui et de demain. Même si sa part  est ramenée à 50 %, elle restera la principale source de production d’électricité en France. Le développement des énergies renouvelables n’en est pas moins nécessaire mais il faut le financer en utilisant la compétitivité du parc nucléaire.

Pourriez-vous envisager des réductions d’effectifs en France et ailleurs ?

Le groupe Areva réalise deux tiers de son chiffre d’affaires à l’export et  deux tiers  de ses effectifs travaillent en France. Areva contribue donc positivement à la balance commerciale et à la création d’emplois industriels en France. Dans le plan de performance que nous avons lancé il y a un an, nous avons dû décider  des suppressions d’emploi en Allemagne suite à la décision du gouvernement de sortir du nucléaire. En France, nous avons simplement gelé les recrutements des postes administratifs. Par contre, les postes opérationnels sur nos sites industriels français ne sont pas concernés par cette mesure et ne le seront pas. Nous continuons au contraire  à promouvoir l’apprentissage dans nos métiers. Nous  accueillons encore cette année 1500 apprentis en France.

Comment va évoluer le marché mondial du nucléaire ? 

Le marché n’est pas en déclin, il est croissant. Globalement, le parc nucléaire mondial  va progresser de 50 % d’ici à 2030, ce qui permettra à l’énergie nucléaire de conserver  sa part de marché actuelle de 13-14 % dans le mix énergétique mondial. Bon nombre de pays continuent d’envisager du nucléaire dans le  contexte actuel où la pression démographique, le besoin d’énergie pour  le développement  et la raréfaction d’un certain nombre de ressources ne peuvent que favoriser une hausse des prix  de l’énergie.

La compétitivité du gaz  ne risque-t-elle pas de mettre  à mal celle de l’énergie nucléaire ?

Force est de constater que les prix du gaz américain n’ont  pas influencé les prix du gaz sur le marché mondial. Même  à un niveau de 3 dollars le MBTU aux Etats-Unis, il faut ajouter 5 dollars pour le transporter en Europe. Au prix de 8 dollars le MBTU, le gaz  ne se situe pas tout à fait  dans les zones de compétitivité du nucléaire. Et même si les gaz non conventionnels se développaient en Europe,  je doute que ce soit à des niveaux de prix aussi bas. Les prix des gaz non conventionnels outre-Atlantique sont liés au droit minier très favorable aux exploitants, à la surcapacité des réseaux de transport mais aussi à la morosité économique qui ralentit la consommation d’énergie. Du côté de l’Asie, en revanche, si l’on regarde le Japon par exemple, les prix se sont envolés depuis l’arrêt des centrales nucléaire japonaises.

Quel est l’impact des nouvelles normes de sécurité dans les centrales nucléaires imposées par les autorités de sûreté sur les marges ?

Cela n’a pas fondamentalement entamé la compétitivité relative  du nucléaire par rapport aux autres énergies.  Selon nos estimations, ces nouvelles normes ont engendré un surcoût compris entre 50 et 100 millions d’euros par centrale nucléaire dans le monde. Aujourd’hui, toutes les compagnies électriques font ces investissements.

Assiste-ton à une relance des  appels d’offre ?

Il y a énormément d’appels d’offre en cours, notamment en Europe. En Grande Bretagne, en République tchèque et  en Finlande pour l’instant. Au Moyen Orient,  la Jordanie a également lancé un appel d’offre. D’autres sont à venir  en Pologne, aux Pays- Bas, en Afrique du Sud, au Brésil, en Arabie saoudite. Le cas de l’Arabie saoudite est particulièrement intéressant parce qu’il illustre la prise de conscience  de ce grand pays producteur d’hydrocarbures  que, la majorité de sa  production va être absorbée par la consommation locale d’électricité s’il n’y prend garde. Il se rend compte qu’il est préférable de réserver ses ressources à l’exportation. En Arabie saoudite, les prix de transfert sont très inférieurs aux prix internationaux. Le fait que l’Arabie saoudite veuille se développer dans le nucléaire est un signe extrêmement fort pour la communauté énergétique. Pour les mêmes raisons, la Russie poursuit son programme de développement du nucléaire. Et en Asie,  la croissance des investissements est tout aussi dynamique que ce soit en Corée du Sud, en Chine ou en Inde.

Quelle est aujourd’hui la stratégie d’Areva ?

Nous voulons  tout  d’abord conforter nos positions dans le nucléaire et devenir un acteur de référence dans les énergies renouvelables. Ces deux marchés ont de très belles perspectives de développement,  et ce sont deux approches complémentaires.  Ces deux énergies ne doivent pas être opposées. Nous continuons à investir dans l’ensemble de nos métiers pour  proposer aux opérateurs nucléaires  une offre intégrée, de la mine au recyclage en passant par les réacteurs,. Notre stratégie  est aussi d’investir fortement dans la sûreté et  la qualité. La sûreté dans le nucléaire et de manière générale,  la qualité et la fiabilité dans ce domaine comme dans celui  des  énergies renouvelables. Notre plan d’action stratégique prend en compte   une situation financière que nous devons impérativement améliorer.  Lancé en décembre 2011, il vise  l’autofinancement de  nos investissements dès 2013.  C e plan comporte des cessions d’activité qui ne sont pas au cœur de nos métiers.  L’objectif de  1,2 milliard d’euros a été atteint en six mois. Et nous allons continuer. Toutes les actions que nous avons lancées aussi bien en matière  de  croissance de nos activités qu’en termes de réduction des coûts, commencent à porter leurs fruits.

Comment envisagez-vous le développement d’Areva dans les énergies renouvelables ?

C’est un secteur porteur qui est relativement neuf chez nous. Il y a encore 4 ou 5 ans, Areva n’avait aucune activité dans ce domaine. Nous avons privilégié l’acquisition d’entreprises de petite taille, des start-up à forte composante technologique. Aujourd’hui, nous avons, d’ores et déjà, près de deux milliards d’euros en carnet de commande dans quatre domaines : l’éolien off-shore, le solaire à concentration, la biomasse et le stockage d’énergie. Nos recherches dans le stockage d’énergie doivent nous permettre de trouver des solutions technologiques à l’intermittence des énergies renouvelables. Cette activité constitue un vrai complément de croissance pour le groupe. C’est un engagement sérieux et durable d’Areva dans le secteur des énergies renouvelables.

Comment résoudre le manque de compétitivité des énergies renouvelables ?

La plupart des énergies renouvelables n’ont pas encore trouvé leur niveau de compétitivité  et pour se développer, elles ont besoin de lourdes subventions.  Ce modèle ne nous semble pas pouvoir tenir dans la durée. En Espagne par exemple, le coût de soutien aux énergies renouvelables était tellement élevé qu’ils ont décidé d’arrêter. Il faut donc que les industriels comme Areva trouvent la façon de diminuer  les coûts en apportant des solutions technologiques appropriées. C’est un défi auquel il nous faut répondre d’ici 5 à 10 ans pour développer ce secteur. En Allemagne, un certain nombre d’intervenants ont lancé le débat sur les difficultés de financer un modèle énergétique entièrement fondé sur les énergies renouvelables compte tenu des surcoûts lié au poids des subventions et de l’investissement nécessité par mise en place de réseaux de transmission d’électricité appropriés. Autant de postes qui se retrouvent dans la facture d’électricité des entreprises et des consommateurs.

Etes-vous favorables aux partenariats dans les renouvelables ?

Dans le domaine du solaire à concentration par exemple, nous  travaillons avec le groupe Technip. Nous produisons de la vapeur  que Technip veut utiliser dans l’extraction de pétrole et de gaz. On va développer ensemble ce système produit à partir de l’énergie solaire pour améliorer la récupération du pétrole. Ces mêmes technologies de production de vapeur sont aussi utilisées pour booster des centrales à charbon et potentiellement des centrales à gaz. On injecte de la vapeur pour améliorer le rendement de l’installation qui  améliore ainsi son bilan carbone. Nous avons deux projets en cours de développement. Il faut sortir de ces débats  manichéens où les énergies sont opposées les unes aux autres.  Il est nécessaire que la production d’électricité soit moins émettrice de CO2, moins vulnérable  aux fluctuations des prix et assure davantage  d’indépendance énergétique. Il  y a de la place pour toutes les énergies.

Allez-vous répondre au second appel d’offre dans l’éolien off-shore ?

Nous allons participer à ce deuxième appel d’offre. Dans l’éolien off-shore, nous travaillons aussi avec Technip, dans le cadre du champ de Saint-Brieuc que nous avons remporté avec Iberdrola. L’expérience pétrolière de Technip en matière d’intervention en haute mer est très utile. Dans ce domaine, il nous faut atteindre le niveau de  performance et de fiabilité le plus élevé pour que nos clients rentabilisent leur investissement. L’expérience de rigueur que nous avons dans  le nucléaire est un vrai plus parce qu’en cas de panne, les interventions en mer sont souvent très longues et très coûteuses. Aujourd’hui,  50 % du coût porte sur l’installation, 50 % sur l’équipement. Nous proposons une turbine de 5 MW qui affiche des taux de disponibilité parmi les plus élevés du marché. Actuellement, nous en avons  six  qui tournent en Mer du Nord avec un taux de disponibilité supérieur à 96 %. Et nous continuons à travailler sur l’optimisation des designs et de l’installation. Sur le programme éolien off shore  britannique, on parle d’équipements qui pourront être situés jusqu’à 100 kilomètres des côtes.

Quel est la particularité du Projet Myrte ?

Ce projet me plaît particulièrement parce qu’à l’origine, il  a été réalisé par des universitaires que  nous avons soutenus. Cette technologie consiste à coupler des panneaux photovoltaïques à une installation de stockage d’électricité. Pendant la journée, on stocke l’électricité solaire et pendant la nuit on la  rend disponible. Ce projet permet de couvrir les besoins en énergie de l’université d’Ajaccio.  Aujourd’hui, on est encore au stade du démonstrateur industriel. Nous venons de vendre ce procédé à la commune de la Croix Valmer qui avait besoin de sécuriser son approvisionnement en électricité. Notre « Greenbox »  présente une puissance de plusieurs centaines de kilowatts. Mais le développement doit se poursuivre  pour  parvenir à des puissances plus élevées. Nous travaillons avec des compagnies électriques pour évaluer  les réels besoins à satisfaire. Nous entretenons par ailleurs des contacts avec  les fabricants d’équipements de télécommunications que notre technologie intéresse pour leurs data centers, très gros  consommateurs  d’électricité.

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