L’appel du Grand Nord

2012-12-18T14:27:29+00:00

L’ouverture de certaines zones côtières norvégiennes de la mer de Barents pour la production pétrolière s’accélère. De quoi attiser l’appétit des grandes majors pétrolières qui veulent faire de la Norvège un pays clé dans leur portefeuille. D’autant qu’avec la fonte des glaces, il devient possible d’envisager des routes maritimes saisonnières plus courtes entre l’Europe et Asie.

 Les effets du réchauffement climatique aiguisent les rivalités de plusieurs pays pour les vastes réserves pétrolières de la région. Les cinq Etats riverains de l’Arctique (Etats-Unis, Russie, Canada, Norvège, Danemark/Groenland) sont engagés dans une course aux revendications territoriales dans cette région susceptible de contenir 13% du pétrole et 30% du gaz naturel non découverts dans le monde. La Russie veut aussi développer une voie maritime commerciale dans l’Arctique vers l’Asie, une route plus difficile que le passage traditionnel via le canal de Suez mais beaucoup plus courte (13.000 km contre 22.200 km). Aussi, la Norvège entend-t-elle y jouer un rôle de premier plan. Encore récemment, le gouvernement norvégien a réaffirmé sa volonté de faire de l’exploration-production dans cette zone, une priorité en annonçant qu’il  projetait d’ouvrir 86 blocs offshore à l’exploration pétrolière dans l’Arctique. Cette  proposition  « montre très clairement que les activités pétrolières progressent vers le nord », a déclaré le ministre du Pétrole Ola Borten Moe. Cet engouement croissant pour le Grand Nord fait suite à la découverte par le groupe norvégien Statoil de deux gros gisements pétroliers jumeaux, Skrugard et Havis, susceptibles de contenir entre 400 et 600 millions de barils équivalent-pétrole (mbep).Conjointement avec les français Total et GDF Suez, Statoil exploite déjà le gisement de gaz Snohvit. Et tout récemment, en partenariat avec Total, il vient  de réaliser  une  autre « découverte importante » de gaz à condensats dans le sud de la mer du Nord norvégienne. Le volume de ce gisement, foré à 5.344 mètres de profondeur, est estimé entre 70 et 200 millions de barils équivalent pétrole. Ce succès confirme les perspectives de cette zone en matière de gaz et de condensats. Les deux groupes en font actuellement l’inventaire dans la perspective de forages « dans les prochaines années », explique Patrice de Viviès, directeur exploitation et production de Total pour l’Europe du Nord. La mise en exploitation des trésors de l’Arctique est d’autant plus cruciale pour Statoil que, à l’instar des autres majors, ses champs anciens s’épuisent, à un rythme annuel de 5 %, selon le patron exploration et production de la compagnie, Oystein Michelsen.

Recherche de partenariats avec les Russes

Pour exploiter ces gisements dans des conditions climatiques extrêmes, l’heure est donc aux partenariats. Toutes les compagnies  se pressent aux portes, grandes ouvertes,de l’Arctique que la Russie a décidé d’ouvrir à ses conditions. En témoigne le suspens autour de l’exploitation du projet géant de Chtokman, maintes fois reporté, en raison notamment de désaccords entre les actionnaires actuels -Gazprom (51%), Total (25%) et  Statoil (24%)-, sur son schéma de réalisation. A la mi-juillet, Le PDG du géant russe Gazprom, Alexeï Miller, a dit espérer conclure les discussions en vue de signer un nouvel accord sur le gisement gazier d’ici au début de l’automne.  En mai dernier, le groupe russe avait annoncé une vaste révision du projet  en décidant d’abandonner l’idée de transporter une partie du gaz produit par gazoduc pour se concentrer sur la production de GNL à Chtokman. A cette occasion, il avait déclaré envisager l’entrée de nouveaux partenaires, évoquant le nom du groupe anglo-néerlandais Shell. Les spéculations se sont depuis multipliées sur la possibilité que Shell se substitue soit au norvégien, soit au français. Mais Total comme Statoil affirment encore à ce jour leur détermination à rester dans ce méga-projet. Situé en mer de Barents, au nord du cercle polaire, il est techniquement très difficile à exploiter. Nombre de défis qui se posent dans ces régions, notamment en matière de gestion de l’environnement et des ressources naturelles, ne sauraient être résolus sans l’engagement de la Russie, insiste de son côté le gouvernement norvégien qui appelle de ses vœux à un renforcement  de la coopération russonorvégienne en mer de Barents. Une dimension bilatérale essentielle, selon lui, de la politique en faveur du Grand Nord. Le président russe, Vladimir Poutine, le sait bien. La Russie est dépourvue de cette maîtrise technique. C’est pourquoi le pétrolier Rosneft s’est notamment rapproché de l’américain ExxonMobil et de l’italien ENI. Avec ce dernier, la compagnie russe entend investir dans les deux zones de la mer de Barents jusqu’à 125 milliards de dollars. Plus récemment, Rosneft a signé un accord de coopération avec Statoil pour explorer des gisements en Russie. Ce projet est « à hauts risques en termes de géologie et de technologie », estime le directeur général de Statoil, Helge Lund. Mais « le potentiel est important si l’on réussit », a-t-il ajouté, Si les travaux de prospection se révèlent positifs, les deux compagnies pourraient investir entre 65 et 100 milliards de dollars dans ses gisements, a souligné le patron du numéro un du pétrole russe, Edouard Khoudaïnatov. Dans le cadre de cet accord, Rosneft aura aussi la possibilité « d’acquérir des parts dans les projets d’exploration et de développement de Statoil et des actifs dans des gisements de la mer du Nord, de même que dans la partie norvégienne de la mer de Barents ». Rosneft est d’ailleurs venu en juin dernier voir l’usine de liquéfaction de gaz naturel (GNL) de Statoil à Melkoya.

La voie du Grand Nord

Cet intérêt croissant pour l’Arctique est d’autant plus marqué que le gaz du Grand Nord pourrait concurrencer le Qatar,  l’Australie restant un concurrent de poids. Statoil et ses partenaires GDF-Suez et Total envisagent d’ailleurs de nouvelles extensions à Melkoya. A commencer par la construction de nouveaux quais pouvant accueillir des méthaniers de toutes les tailles. Aujourd’hui, les bateaux passent tous les 12 à 20 jours. Mais avec l’ouverture d’une nouvelle voie du Nord, « on gagnerait une semaine pour aller au Japon », estime  Oivind Nilsen, vice président de Snohvit chez Statoil.  Cette perspective donnerait en effet un intérêt supplémentaire aux projets du Grand Nord, et tout particulièrement au projet russe de Chtokman. « Les discussions sur ces nouvelles routes vont bon train mais aucun calendrier n’a encore été fixé », remarque un spécialiste. « Les zones les plus prometteuses après l’Australie se situent plutôt du côté de l’Afrique de l’Est, le Mozambique et la Tanzanie notamment, qui sont bien placés pour alimenter le marché asiatique  en GNL », ajoute-t-il. Le danger est donc bien réel pour la Russie et pour les autres pays du Grand Nord. Ils doivent réagir au plus vite face à la nouvelle donne aux Etats-Unis qui affichent désormais leur auto suffisance énergétique. Statoil qui, jusque-là, avait orienté ses exportations de GNL vers l’Europe et vers les Etats-Unis, se voit contraint de trouver d’autres destinations. « Tous ces changements nous affectent », admet  Oivind Nilsen qui réfléchit avec ses partenaires à la mise en œuvre d’une stratégie plus offensive. Au moment où les grands flux mondiaux sont en passe de s’inverser, et surtout face aux nombreux projets d’investissement – les capacités de GNL ont doublé ces 5 dernières années-, Statoil mais aussi DGF-Suez et Total ont décidé de s’accorder encore quelques mois de réflexion avant de trancher entre de nouveaux développements dans le GNL ou dans des gazoducs.  Selon toute vraisemblance, ces derniers pencheraient pour une option GNL.  Ils préfèrent néanmoins attendre de voir comment va évoluer le marché perturbé actuellement par la disparité  des prix sur le marché gazier. Ils se disent en tout cas très ouverts à l’entrée de nouveaux partenaires dans leur tour de table.

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