Le Hub américain survivra-t-il aux Mid-Terms ?

2015-08-07T15:57:55+00:00
Denis Florin, Directeur associé Lavoisier Conseil et professeur à Sciences-Po

Denis Florin, Directeur associé Lavoisier Conseil et professeur à Sciences-Po

Les Etats-Unis sont historiquement le carrefour et le centre de transformation de l’industrie pétrolière et gazière. Toutefois, les récentes hésitations de l’Administration Obama, dont la finalisation du pipeline Keystone n’est qu’un des éléments, semble remettre en question cet avantage comparatif et déstabilise leur allié canadien. Est-ce une péripétie électorale ou une inflexion durable de la stratégie de l’énergie américaine ?

Les faits sont connus. Grâce au pétrole et gaz non-conventionnels des Etats-Unis et du Canada, voire demain du Mexique, l’Amérique du Nord assurera globalement son approvisionnement en hydrocarbures, d’ici 2020 pour les plus optimistes. Traditionnellement, les Etats-Unis se sont appuyés sur une infrastructure de transport et de stockage parmi les plus denses du monde pour drainer et transformer pétrole et gaz vers le Golfe du Mexique, contrôlant de fait l’essentiel de l’industrie pétrolière nord-américaine, y compris ses importations. Les ressources canadiennes, faibles jusqu’aux années 1990, ne justifiaient pas de remettre en question ce rôle de carrefour (« hub ») de l’allié du Sud. Aujourd’hui les Etats-Unis hésitent à adapter cette infrastructure à la forte augmentation de la production des deux pays. En témoigne le projet d’oléoduc Keystone, à l’étude depuis 2008, dont la construction du dernier tronçon (« Keystone XL ») reliant l’Alberta à l’aiguillage de Cushing, reste suspendue au bon vouloir languissant de la Maison Blanche. Comprendre cette hésitation inattendue permet d’anticiper la stratégie des Etats pour tirer parti de leurs nouvelles ressources énergétiques.

A l’ombre des torchères

La montée en puissance de la production canadienne (gaz et bruts lourds à 70%, car issus des sables bitumineux) et états-uniennes (gaz de schistes et bruts légers) ne conduisent pas en tant que tels à la fin du Golfe du Mexique comme « hub » nord- américain.

Du point de vue logistique, la logique d’un axe d’infrastructures Nord-Sud renforcé qui désenclave l’Alberta et le Middle-West, évite les Rocheuses pour alimenter les raffineries et usines pétrochimiques existantes et les terminaux de liquéfaction à construire au Texas et en Louisiane demeure. Les alternatives ferroviaires sont plus coûteuses et moins sures. Les études portant sur des routes vers l’Atlantique se heurtent au Canada comme aux Etats-Unis à des oppositions locales très fermes. Vers le Pacifique, un nouveau pipeline implique au Canada l’assentiment des « Premières Nations » et de populations très sensibles à l’environnement. Quant à étudier un tracé qui franchirait le « Mur Vert » écologiste de la côte Ouest des Etats-Unis, c’est ignorer les réalités sociologiques, comme en témoigne les tribulations du projet Coos Bay (Oregon) ou même de North Slope (Alaska). La voie Nord-Sud reste donc techniquement la plus réaliste, desservant des zones de production multiples (Alberta, Montana et South Dakota, Oklahoma et Texas) pour aboutir un centre pétrochimique dense épaulé par une infrastructure portuaire et un écosystème sociologique favorables.

Du point de vue commercial, l’hypothèse d’une stabilité des prix du gaz, largement subventionnés par le pétrole (« wet gas »), et de celle des prix du pétrole proche de 100$/b, conforte la rationalité de ces investissements. Sur le plan intérieur, la récente décision de durcir les normes d’émission des centrales thermiques pourrait de facto conduire à la fermeture de près d’un tiers des déclarations sur les enjeux du réchauffement climatique ou ses mesures de relance de 2009 favorisant les énergies vertes le rappellent. En conclure que son administration opposera un barrage frontal à Keystone et à l’exportation d’hydrocarbures serait pourtant simpliste.

Il ne se saurait oublier la leçon de Bill Clinton : « It’s the economy, stupid ! », et, s’il y succombait, les Démocrates confrontés à une réélection sauraient le lui rappeler. De fait, il semble avoir choisi de graduellement favoriser les exportations d’hydrocarbures. Après Sabine Pass, Freemont vient de recevoir l’autorisation de construire une usine de GNL, et Golden Pass semble en bonne voie. Les récentes normes favorisant la substitution du gaz au charbon vont également dans ce sens. Concernant le pétrole, 2014 semble marquer une inflexion, avec une première exportation de brut canadien autorisée, rouvrant le débat sur l’interdiction de fait sur l’exportation de brut américain. Pour tenir compte des caractéristiques des raffineries américaines, l’exportation de condensats vient ainsi d’être autorisée.

Ces décisions sont-elles signes avant-coureurs d’une rupture majeure qui autorisera la finalisation de Keystone, la multiplication des gazoducs entre les gisements gaziers du Middle-West et la Nouvelle-Angleterre et une stratégie d’exportations massives ? Si c’est le cas, un signal rapidement envoyé aux alliés canadiens Nord pourraient remettre en question des projets canadiens, tout comme il ouvrirait des perspectives nouvelles aux alliés japonais et européens, sous réserve de prix compétitifs. Sans devenir le « swing producer » saoudien, l’Amérique du Nord se donnerait les moyens de peser sur la scène énergétique mondiale. Deux scénarios peuvent être imaginés. Dans le premier, Obama n’est redevenu vert que le temps des élections. Passée cette étape, il autorisera rapidement le renforcement de l’axe Nord-Sud, rassurant le Canada, se préparant à une ouverture espérée du marché mexicain et confortant les Etats-Unis comme « hub » énergétique de l’Amérique du Nord, quitte à accepter un alignement graduel des prix domestiques de l’énergie sur les prix mondiaux. Dans le second, il donne la priorité à la croissance intérieure confortée par une énergie bon marché, réduisant les exportations de GNL à la portion congrue et maintenant l’interdiction d’exporter du brut. Ce choix conduira les Canadiens à accélérer leurs projets d’infrastructure, en particulier vers la côte Pacifique. L’arbitrage n’est probablement pas encore rendu, et dépend beaucoup de la croissance américaine de 2014 et du Congres post-Mid-Terms. Alors, tel Hamlet, Barack Obama se retrouvera dans le Bureau Ovale avec, en guise du crâne de Yorick, le décret de Keystone XL sous les yeux : to build or not to build, that is the question !

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