Marché mondial du gaz : entre optimisme et incertitudes

2013-11-14T17:44:56+00:00

Présenté comme l’énergie du XXIème  siècle, le gaz naturel se porte bien. Malgré la crise économique mondiale, son utilisation est chaque année plus grande. La montée en puissance des gaz de schiste a propulsé la molécule bleue sur le devant de la scène médiatique. Aux Etats-Unis, Elle est le symbole du redressement industriel du pays et nombreux sont ceux à vouloir lui faire jouer ce rôle en Europe. Il reste cependant à l’industrie gazière des défis et des incertitudes géopolitiques à lever pour que les lendemains chantent, effectivement.

Le gaz naturel peut s’appuyer sur une dynamique structurelle : tous les scenarii lui offrent une place de choix dans le mix énergétique mondial. Des prévisions qui s’appuient sur une tendance forte : sur les 10 dernières années, la consommation mondiale s’est élevée en moyenne de 2,7%/an.  Une demande tirée par les pays émergents et les politiques de lutte contre le changement climatique qui tend à favoriser l’énergie fossile la moins polluante. Selon Cedigaz, dans un rapport sorti en avril, la hausse en 2012 aurait été en léger repli par rapport aux précédentes années, à 2,2% tout de même.

Asie, moteur de croissance

La forte demande actuelle de gaz est majoritairement à mettre au compte de l’Asie. Le continent absorbait la moitié de l’accroissement de la production en 2011. La Chine et le Japon avec une demande de respectivement 148,76 bcm (+11,9%) et 119,60 bcm (+10,8%), ont surpris les experts de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) qui tablaient sur une croissance moins prononcée. Mais cet appétit féroce pour le gaz a créé des situations pour le moins paradoxales. « La pénurie de gaz s’accentue dans de nombreux marchés y compris de grands pays producteurs comme l’Indonésie, la Malaisie où les exportations font concurrence aux besoins domestiques », explique Olivier Appert, directeur de l’IFPEN, à La Revue de l’Energie. Pour répondre à cet appétit grandissant, l’Australie a vu les projets de terminaux GNL se multiplier sur son territoire. Une partie d’entre eux ne devrait finalement jamais voir le jour en raison de l’augmentation des coûts associés (main d’œuvre, terrains, fournisseurs). Une partie importante de l’équation du marché mondial réside dans la capacité des Etats asiatiques à absorber ces quantités de gaz croissante. Cela signifie entre autres de réaliser des investissements massifs dans des infrastructures gazières. L’autre variable concerne la production domestique de gaz domestique. Pékin notamment observe avec intérêt le développement des gaz de schiste aux Etats-Unis. Le développement de l’utilisation du gaz en Asie se traduira par une augmentation des flux de gaz naturel liquéfié (GNL), moyen privilégié pour faire transiter les molécules bleues vers l‘Orient.

Le cas américain

Le développement des gaz de schiste aux Etats-Unis n’a pas manqué d’engendrer des interrogations, des doutes et beaucoup d’envie. « Il y a 10 ans, la problématique des Américains était : comment limiter la dépendance énergétique envers le Moyen-Orient, aujourd’hui il s’agit de déterminer quel devrait être le niveau des exportations. C’est un changement de paradigme majeur », résume Jean-Marie Dauger directeur général adjoint en charge de la branche Global Gaz & GNL. Les quelques 500 000 puits creusés sur le sol de l’Oncle Sam depuis 2005 ont propulsé le pays en premier producteur mondial de gaz. La production s’est élevée à 680,6 bcm, en hausse de 5% par rapport à 2011. Pour la seule année 2012, l’extraction de gaz de schiste s’est élevée de 19% pour atteindre 230 bcm, représentant désormais près d’un tiers du total. Une part qui pourrait atteindre les 50% en 2030 selon certaines estimations. Le marché US n’ayant pas la capacité d’exporter en masse ses surplus, les prix ont entamé un reflux spectaculaire pour atteindre sur le Henry Hub leur plus bas niveaux historique en avril 2012 à 1,90 $/MBtu. « Ce prix peut sembler faible pour des puits de gaz sec rentables à partir d’au moins 4$ Btu », estime Geoffroy Hureau, responsable de Cedigaz. C’est en tout cas une aubaine pour l’industrie américaine qui a bénéficié d’un choc de compétitivité, particulièrement sur les activités énergivores. Alors que le prix spot sur le Henry Hub affichait 4 $/MBtu, les prix européens oscillaient autour de 8-9 $/MBtu contre 17 $/MBtu en Asie.

De fait, la réflexion que mène actuellement la Maison Blanche concerne le niveau d’exportation. Car plus l’administration Obama distribue de licences, plus les prix domestiques auront tendance à monter. Un arbitrage plus que jamais d’actualité puisque jusqu’à maintenant, un seul projet a obtenu l’autorisation d’exportation du Department of Energy (DoE) : Sabine Pass. Jean-Marie Dauger, qui attend le feu vert administratif pour sa future usine en Louisiane estime que « l’administration américaine se fixera probablement un seuil au-delà duquel il ne faut pas aller. Il pourrait être, selon moi, compris entre 40 et 60 millions de tonnes de GNL par an. ».

Le niveau d’exportation n’est pas la seule inconnue de la stratégie de Barack Obama. En effet, la question centrale réside dans la volonté ou non du président américain de se servir de son nouveau statut de grand producteur de gaz pour influer le marché mondial, à l’image de l’Opep pour le pétrole. Cette capacité d’influence sera d’autant plus grande si Washington décide de se « brider ». En gardant une marge de production immédiatement mobilisable, le pays pèserait sur l’équilibre offre/demande et aurait donc l’occasion d’influer sur les tendances de prix. Une politique plus complexe à mettre en œuvre aux Etats-Unis, pays dans lequel la majorité de la production est dans les mains de groupes privés dont les actions sont dictées par leur intérêt individuel, contrairement aux compagnies nationales.

Incertitudes

Le marché gazier est également affecté par des tensions géopolitiques conjoncturelles. L’année 2012 n’a, en l’espèce, pas fait exception à la règle. Les conséquences du « Printemps arabe » se font encore ressentir sur les industries gazières de la région. On assiste à une forte reprise de la production dans certains pays, notamment en Libye (+ 55% en 2012 à 12 bcm). L’enlisement du rapport de force en Syrie laisse néanmoins planer le risque d’un nouvel embrasement, qui ne manquerait pas de perturber à nouveau cette zone stratégique. Autre incertitude, côté asiatique cette fois, réside dans la décision japonaise de relancer ou non l’énergie nucléaire. Deux ans après la catastrophe de Fukushima, la population nippone semble plus que jamais divisée sur la question. L’archipel a en effet largement pris sa part de malheur dans l’atome. Mais les résultats économiques très encourageants du premier ministre Shinzo Abe (permis notamment par une dévaluation du Yen) le place dans une position de choix. Ce dernier s’est montré pour le moins ambiguë sur la question et on lit bien en filigrane que si l’avenir économique du Japon en dépendait, il serait prêt à refaire démarrer, au moins en partie, le parc du pays. Une décision qui ne serait pas sans incidence sur le marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL) puisqu’avec 116,15 bcm en 2012 (soit plus de 10% du total), l’archipel est de loin le premier importateur mondial de GNL au monde.

Romain Chicheportiche

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