Patrick Pouyanné Directeur Général de la branche Raffinage-Chimie du groupe Total

2012-12-18T14:27:29+00:00

« Aujourd’hui, il nous faire des choix stratégiques pour savoir où nous allons placer nos capitaux »

 Comment va évoluer le marché du raffinage dans le monde ?

Le secteur du raffinage évolue différemment selon les régions du monde en fonction de la demande.  On constate ainsi une augmentation des capacités sur les marchés en croissance d’Asie et du Moyen-Orient. De grands projets voient le jour dans ces régions. A contrario, nous assistons à des mouvements de cession, de réduction de capacité ou de fermeture dans le bassin atlantique, aux Etats-Unis comme en Europe, où la demande est structurellement en baisse depuis 2009 du fait de la moindre consommation des véhicules et des contraintes environnementales plus importantes. Ce phénomène sur les marchés matures, voire décroissants des deux côtés de l’Atlantique, a entrainé  une réduction des capacités de production : un million de barils par jour ont été arrêtés en Europe sur la période 2009-2011. Et ce mouvement devrait se poursuivre au regard des annonces en cours sur un marché encore en surcapacité. Aujourd’hui, la tendance est d’investir soit dans le pays producteurs au Moyen-Orient, soit dans les pays consommateurs en Asie. En témoigne notre projet de SATORP en Arabie Saoudite avec notre partenaire Saudi Aramco, pour répondre au mieux à la demande croissante en carburants et en produits pétrochimiques en Asie et au Moyen-Orient.

Quelle est la tendance dans la pétrochimie ?

Côté pétrochimie, une tendance récente est à noter  sur la période 2011-2012 avec l’apparition d’une nouvelle vague d’investissements aux Etats-Unis. Ces investissements sont  liés au développement des gaz de schiste. Actuellement, outre plusieurs projets de dégoulottage pour plus d’1 million de tonnes, on compte au moins quatre nouveaux  projets de craqueurs outre-Atlantique, des projets de taille mondiale : 1,5 million de tonnes par an chacun. Nous avons nous-mêmes  investi dans un programme de flexibilisation de notre craqueur de Port-Arthur pour pouvoir l’alimenter en éthane et GPL (gaz de pétrole liquéfié), et ainsi bénéficier d’une matière première bon marché.  Les marchés des polymères étant matures outre-Atlantique, ces nouvelles capacités vont être essentiellement destinées à l’export vers l’Amérique du Sud, éventuellement vers l’Asie, mais aussi vers l’Europe. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la pétrochimie européenne qui est fondée sur le naphta, dérivé du pétrole, et qui doit déjà faire face aux importations  de polymères en provenance du Moyen-Orient. Dans ce contexte, la pétrochimie européenne cherche à se différencier en montant en gamme, sur des produits à plus forte valeur ajoutée. C’est l’une des raisons pour lesquelles, nous cherchons à moderniser et à optimiser notre outil de raffinage et  de pétrochimie en Europe. Ainsi, nous investissons près de 1 milliard d’euros pour moderniser notre plate-forme de Gonfreville en Normandie et nous envisageons également de le faire à Anvers d’ici à 2015. Compte tenu du coût élevé de ces investissements de modernisation, nous ne pouvons miser que sur les sites intégrés les plus grands et les plus rentables. A l’opposé, la pétrochimie en Asie, en Corée, à Singapour ou en Chine, bien qu’elle soit elle aussi fondée sur le naphta, continue de se développer car elle est tirée par des marchés en croissance.

Quel sera, selon vous, le nouveau visage de la raffinerie dans les années à venir ?

La raffinerie de demain sera proche de la mer, de grande taille, intégrée à la pétrochimie pour tirer le maximum de valeur et si possible reliée à une source de production de brut stable car on peut alors  optimiser le rendement et le taux d’opérabilité. La  raffinerie de SATORP en Arabie Saoudite, par exemple, répond à tous ces critères. Il s’agit d’un projet d’environ 10 milliards de dollars, détenu à hauteur de 37,5 % par Total et à 62.5% par Saudi Aramco, qui va démarrer l’an prochain. Outre le fait d’être située sur le port industriel de Jubail, la raffinerie sera alimentée par oléoduc en bruts lourds provenant de deux champs  géants, Manifa et Safaniya,  exploités à proximité par la compagnie pétrolière nationale Saoudi Aramco. Cette raffinerie, extrêmement convertissante, aura une capacité de 400 000 b/p jour. Elle produira essentiellement du gazole et du kérosène à partir des bruts lourds. Elle sera en outre intégrée avec des unités pétrochimiques : elle produira en effet 700 000 tonnes par an de paraxylène, 140 000 tonnes par an de benzène et 200 000 tonnes par an de propylène. Nous menons par ailleurs des discussions pour développer, si possible, l’intégration entre le projet SATORP et le projet pétrochimique de SADARA développé par  Saudi Aramco  et Dow Chemical à Jubail.

Globalement, quelle est la stratégie du groupe Total dans le raffinage et la pétrochimie ?

La stratégie de Total s’articule autour de deux axes : d’une part, adapter et optimiser notre position sur le marché européen où nous sommes leaders mais où le marché est mature ; d’autre part positionner le groupe sur les marchés en croissance en Asie – Moyen Orient,  et ainsi rééquilibrer notre portefeuille. Le groupe Total affiche aujourd’hui entre 60 et 65 % de ses capitaux dans le raffinage et la pétrochimie en Europe, 20 % en Amérique du Nord et 15 % en Asie et au Moyen-Orient. D’ici 5 ans, nous souhaitons porter cette part à 35% en Asie et à 35 % au Moyen-Orient. Historiquement, Total est présent dans la pétrochimie au Qatar depuis 1974. Dans le raffinage, nous menons actuellement dans ce pays des discussions pour doubler la capacité de la raffinerie de Ras Laffan (raffinerie de condensats) dont nous détenons 10%. De même en Asie, et plus particulièrement en Corée du Sud, le groupe conforte ses positions dans le secteur de la pétrochimie, en poursuivant l’extension et la modernisation du site de Daesan qui combine unités de raffinage de condensats et fabrication de polyoléfines. Un projet  détenu à parts égales avec Samsung, d’un montant de 1,8 milliard de dollars, qui va permettre de doter  la plateforme pétrochimique de Daesan d’une deuxième unité aromatique et d’une unité EVA (Ethylene-vinyl acetate copolymer).  La construction de la nouvelle unité de production d’aromatiques sera achevée en septembre 2014 et aura une capacité annuelle de production d’environ un million de tonnes/an de paraxylène et de 420 000 tonnes/an de benzène. Enfin, en Chine, le groupe travaille sur un projet de plate-forme intégrée de raffinage -pétrochimie en partenariat avec la compagnie pétrolière nationale de l’émirat du Koweit, la Kuwait Petroleum Corp (KPC) et la compagnie chinoise Sinopec à Zhanjiang dans le sud du pays. Nous  avons conclu un accord avec KPI et PIC, les filiales internationales et pétrochimiques de KPC, pour participer ensemble à ce projet auquel KPC fournirait le brut ; mais il nous faut maintenant parvenir à nous mettre d’accord avec Sinopec. Ce projet nous intéressera s’il nous permet d’être présents sur toute la chaine de valeur, y compris dans la pétrochimie et la distribution de produits pétroliers. Ce projet est un peu particulier parce que le raffinage, contrairement à la pétrochimie, est soumis en Chine à une politique de prix régulés. C’est un secteur que nous connaissons bien en Chine parce que nous avons déjà une participation dans la raffinerie  WEPEC de Dalian, en partenariat avec les groupes chinois Petrochina et Sinochem.  Parmi les projets en Chine, nous avons un autre projet en partenariat avec l’électricien et charbonnier chinois CPI dans la transformation du charbon en polymères. Total apporte la technologie : les partenaires prévoient de mettre en œuvre des solutions techniques de pointe, en particulier le procédé MTO (Methanol to Olefins) à haute efficacité carbone. Il s’agit  de gazéifier le charbon pour en faire du méthanol que l’on transforme en oléfines puis en polymères. Cette technologie, qui permet de produire deux tiers de propylène et un tiers d’éthylène, est d’autant plus intéressante que le polypropylène est mieux valorisé que l’éthylène.  A travers cette stratégie de partenariat en Chine, nous cherchons à avoir accès à une matière première avantagée, le  charbon.  Globalement, l’objectif est d’accompagner les marchés en croissance tout en se donnant les moyens d’accéder, dans des conditions favorables, à des matières premières telles que le charbon en Chine ou l’éthane au Qatar.

Pourriez-vous  prendre la majorité du capital dans de nouveaux  projets ?

Dans ces pays, nous nouons des partenariats avec des compagnies nationales. Elles souhaitent en général conserver le contrôle dans leur pays, ce qui est compréhensible. Dans les zones où nous nous développons, nous devons donc accepter  généralement d’avoir des parts minoritaires. Cela dépend néanmoins du pays. En Chine, comme les prix ne sont pas régulés dans la pétrochimie, nous ne sommes donc pas soumis aux mêmes contraintes. Nous détenons ainsi la totalité du capital d’une unité de fabrication de polystyrène dans la province de Guangdong et nous sommes en train de construire une seconde usine dans la région de Shanghai dont nous détiendrons  également 100 % du capital. Dans le cadre de ces deux projets, nous assurons également la commercialisation. L’enjeu est important car notre objectif est de pouvoir contrôler toute la chaine de valeur. La distribution des produits du groupe Total dans le pays nous permet d’augmenter la valeur ajoutée de nos projets. Cette stratégie de développement au  Moyen Orient et en Asie doit également se comprendre dans le cadre de la stratégie intégrée du groupe Total. Pour le groupe, il est important de nouer des partenariats dans ces pays comme en Arabie Saoudite avec Saudi Aramco où aujourd’hui, l’Exploration-Production n’a pas accès. Il nous paraît important de nous implanter par l’aval, notamment en Chine, car le poids de l’Asie en général, et de la Chine en particulier, dans l’économie mondiale ne cesse de croître et les centres de décision se déplacent vers l’Asie. C’est notre façon de bâtir notre stratégie  à l’international.

Avec le développement des gaz de schiste, quelles sont vos projets dans la pétrochimie  aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, nous poursuivons l’adaptation de notre outil aux évolutions du marché. Total est présent depuis longtemps au Texas dans la production de polypropylène et de polyéthylène. Avec le groupe BASF, nous sommes aussi partenaires (40%) de l’un des plus gros craqueurs sur pétrole, que nous  sommes en train de convertir pour traiter de l’éthane à hauteur de 30 %  d’ici la fin d’année ainsi que des GPL. Aujourd’hui, il nous faire des choix stratégiques pour savoir où nous allons placer nos capitaux. Le marché des polymères aux Etats-Unis est destiné à l’exportation. Investir sur ce marché mérite donc réflexion.

Allez-vous réduire vos capacités de raffinage en Europe, en particulier en France ?

En janvier 2012, Total a regroupé ses activités de raffinage et pétrochimie au sein d’une même branche industrielle Raffinage-Chimie. Cette nouvelle organisation va permettre d’adapter nos  capacités de production au marché et de maximiser les synergies entre les outils industriels. Le groupe Total  est  l’un des grands opérateurs aval en Europe. Pour pérenniser cette activité, il  nous faut améliorer sa compétitivité.  Car les sites les plus rentables seront les grandes plateformes intégrées raffinage et pétrochimie, proches de la mer. Je rappelle que le groupe est en train d’investir 1 milliards d’euro à Gonfreville en Normandie  et  devrait réaliser un investissement du même montant à Anvers. Notre objectif est de pérenniser l’outil de raffinage et de pétrochimie en France et en Europe.

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