Philippe Berterottière, président directeur général de GTT

2015-12-04T13:14:42+00:00

« Notre proposition de valeur vise l’optimisation de la performance globale du méthanier »

Leader de son marché avec 90 % des commandes mondiales de méthanier, la société française Gaztransport & Technigaz (GTT) est spécialisée dans la conception de systèmes de confinement à membranes cryogéniques pour le stockage et le transport du GNL. Dans un contexte de marché du gaz naturel liquéfié très dynamique, Philippe Berterottière, son président directeur général, capitalise sur cette position pour renforcer son offre et assurer le développement
de son entreprise.

Note : cet entretien a fait l’objet d’une parution dans le numéro 1837 de la revue « Pétrole et Gaz Informations » (juillet-août 2015).

Pétrole et Gaz Informations : Sur quel projet d’entreprise la société GTT s’est-elle développée ?

Philippe Berterrotière : GTT est née de la fusion, en 1994, des sociétés Gaztransport et Technigaz, toutes deux spécialisées dans les technologies de confinement dites à membranes pour le transport et le stockage du gaz naturel liquéfié. Au moment où il a été développé, le concept était révolutionnaire.
Il s’agissait de pouvoir transporter le GNL à -163 degrés en vrac plutôt que de le transporter dans des cuves indépendantes sphériques. On recouvre alors la coque intérieure du navire d’une isolation et d’une fine paroi métallique que l’on appelle membrane.Afin qu’il y ait une redondance, on effectue cette opération deux fois.
Le transport en vrac offre une utilisation optimale de l’espace disponible. Il n’y a pas d’espace perdu et, pour un espace donné, on transporte de 8 à 12 % de GNL de plus qu’un méthanier équipé d’un système de cuves indépendantes. L’économie réalisée est importante puisqu’un bateau à membrane revient environ 10 % moins cher qu’un bateau équipé d’autres technologies. De plus, il est aussi sûr. C’est ce qui explique son succès au fil des années.
Il faut se rappeler que, jusqu’au début des années 1990, le marché des méthaniers était relativement étroit. À cette époque, seulement quelques bateaux étaient construits chaque année. Nos technologies ont véritablement pris leur essor au cours des années 2000 avec la forte croissance du marché du GNL, hormis la parenthèse liée au démarrage des gaz de schiste aux Etats-Unis. La catastrophe de Fukushima qui a conduit le Japon à compenser le manque de production d’énergie suite à l’arrêt de son parc nucléaire est largement à l’origine du fort intérêt observé pour le GNL au cours des toutes dernières années.

 

Intérieur d'une cuve de méthanier (image : GTT)

Intérieur d’une cuve de méthanier équipée d’une technologie à membrane (image : GTT)

PGI : Les technologies de membrane pour les cuves de méthanier se sont développées dès les années 60 dans le contexte de la création de la filière GNL française…

PB : En effet, il y avait, à cette époque, la nécessité de transporter du gaz d’Algérie vers la France. Des ingénieurs qui étaient ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui des « start-upers » ont décidé de se lancer dans l’aventure du transport en vrac du GNL. Ces ingénieurs ont imaginé des systèmes d’isolation pour couvrir la coque du bateau et des parois métalliques qui assurent l’étanchéité. Ces inventeurs sont des gens de génie. Ils ont réussi à concevoir, à partir d’une feuille blanche, la cuve qui est un élément très complexe. Ils l’ont fait en quelques années seulement. Les technologies GTT sont un héritage que nous entretenons avec d’importants efforts d’innovation pour les optimiser.


PGI : Les perspectives de croissance du marché du GNL sont très encourageantes pour le développement de votre activité…

PB : Le gaz est une énergie relativement bon marché et c’est, aujourd’hui, de loin
la plus propre des énergies fossiles. Or, la transition énergétique que nous vivons conduit à une évolution vers des énergies plus propres, dont le gaz et le GNL.
En volume, le marché mondial du GNL représente aujourd’hui environ 10 % du marché mondial du gaz, soit près de 250 millions de tonnes. Selon le cabinet Wood Mackenzie, la croissance annuelle du GNL sera de 5,7 % entre 2014 et 2040. Il existe des marchés de consommation traditionnels comme le nord-est asiatique mais le GNL gagne de nouveaux pays chaque année. Ce développement très rapide de la consommation de GNL est, à mon sens, encore sous-estimé. C’est effectivement positif pour les activités de GTT. Et cela d’autant que les champs en développement vont surtout se situer aux Etats-Unis, donc très loin des zones de consommation principalement situées en Asie. Il y aura donc un besoin de développement d’une flotte importante de méthaniers pour transporter ce GNL.


PGI : Dans ce contexte, comment voyez-vous les développements futurs de GTT ?

PB : GTT est une petite société, mais on y trouve des compétences techniques très pointues. Nous entendons bien capitaliser sur ces expertises et continuer à nous développer pour proposer une offre plus complète et encore plus performante. Nous sommes déjà positionnés sur les réservoirs terrestres, le segment offshore avec les FSRU, ces unités de regazéification offshore, et les FLNG(1), des stations en mer de traitement et de liquéfaction du gaz naturel. Chaque année, nous participons à la construction de 3 FSRU(2), ce qui équivaut à la construction de trois nouveaux terminaux terrestres. Cela représente 30 FSRU en dix ans. C’est considérable.
Pour ce qui est des projets d’E&P existants en Arctique, nous avons participé au développement des méthaniers brise-glace pour le projet de Yamal LNG. Nous avons beaucoup travaillé pour démontrer aux ingénieurs russes que notre technologie satisfaisait bien aux exigences des conditions de navigation arctiques, notamment pour ce qui est des vibrations et des chocs. Les Russes ont pratiqué des tests selon leurs propres méthodologies. Ce sont en effet de grands experts en matière de navigation arctique.
Nous avons également travaillé sur les navires multi-gaz également qui peuvent transporter de l’éthane, de l’éthylène ou autres gaz liquiéfiés. L’an dernier, nous avons enregistré la commande pour six éthaniers de grande capacité qui ont démontré notre capacité à adapter nos technologies de confinement. Nous avons de belles perspectives aussi avec le développement de services à haute valeur ajoutée, notamment pour réduire la consommation des navires, et le GNL comme carburant marin. Si je me projette dans la durée, notre proposition de valeur ira en réalité bien au-delà de la seule cuve pour se porter véritablement sur la performance globale du méthanier, voire sur l’optimisation globale de la chaîne du GNL.

 

Barge de soutage GNL (image GTT)

Barge de soutage GNL (image GTT)

PGI : Pensez-vous que le GNL comme carburant marin puisse devenir un relais d’activité pour votre entreprise ?

PB : Certainement, et nous avons déjà introduit, dans notre offre, des propositions technologiques qui rencontrent leur marché. Au début de cette année, nous avons obtenu aux Etats-Unis un contrat pour la conception d’une barge de soutage de 2 200 m3, la première du genre pour le marché maritime nord-américain, qui comprendra deux cuves construites avec notre technologie Mark III Flex. Cette barge, qui sera également équipée d’un bras de chargement de GNL développé par GTT, devrait être livrée au cours du premier semestre de 2016. Ce résultat est une excellente réponse à ceux qui se demandaient si nous étions capables de mettre en œuvre nos technologies dans des projets de moindre dimension que celle des méthaniers. L’enjeu technologique de ce projet a été d’adapter notre technologie pour des volumes de beaucoup inférieurs à celui d’un méthanier.


PGI : Quels seront à l’avenir vos marchés géographiques cibles ?

PB : Comme je l’indiquais précédemment, aux Etats-Unis, le modèle est aujourd’hui d’exporter le gaz de schiste en le liquéfiant sur les terminaux construits dans la décennie précédente et en transformant ces infrastructures en terminaux d’export. Les projets aux Etats-Unis sont donc majoritairement des projets brownfield(3) et donc moins coûteux en capex car seuls les trains de liquéfaction sont à construire, si l’on peut dire. Compte tenu de la « capex discipline » annoncée par les majors, ce sont ces projets nord-américains qui ont le vent en poupe. Ces exportations de gaz américains sont donc un débouché important pour GTT qui équipe la très grande majorité des méthaniers en commande dans le monde.
En Australie, en revanche, un certain nombre de projets qui avaient été décidés apparaissent comme compliqués, plus longs à développer et plus coûteux. Ils pourraient connaître des retards. Enfin, en Chine, il y a neuf projets de terminaux méthaniers dont les capacités totales excèdent aujourd’hui les importations de GNL de ce pays. La Chine va acheter à la Russie 28 millions de tonnes/équivalent GNL, soit 12 % de la production annuelle mondiale. Vous savez que, dans ce pays, la production d’électricité se fait principalement aujourd’hui à partir de charbon, ce qui pose de très importants problèmes environnementaux. Si vous baissez de 1 % la consommation de charbon pour la production électrique, vous augmentez de 20 millions de tonnes la demande de GNL. Le potentiel de développement du gaz en Chine est donc extrêmement important.


PGI : Comment les mesures de réductions des investissements et des coûts opérationnels annoncées par les grandes compagnies impactent-elles votre activité ?

PB : Notre approche est de mettre fortement l’accent sur l’innovation de manière
à ce que notre proposition de valeur aux acteurs de la chaîne GNL reste très intéressante. L’optimisation continue de nos solutions permet par exemple d’améliorer la réduction du taux d’évaporation du GNL pendant le transport, ce qui représente des sources d’économies significatives pour les armateurs. Les technologies que nous avons introduites ces dernières années permettent aux sociétés de GNL de réaliser une économie de l’ordre de 25 millions de dollars sur la conception et la construction d’un méthanier sur une période de dix ans. Cela est tout à fait considérable. Tant que nous avons ce potentiel d’innovation très fort, je suis convaincu que répondrons de manière optimale aux préoccupations des acteurs de la filière GNL.


PGI : Que représente la R&D pour votre entreprise en termes d’engagement de ressources et de thématiques traitées ?

PB : La R&D représente aujourd’hui plus de 25 % de nos effectifs et plus de 25 % de nos dépenses opérationnelles. C’est un gros effort d’investissement qui n’est dépassé que dans des secteurs tels que la high-tech et des télécoms. Nous nous intéressons à de multiples thématiques, par exemple les matériaux isolants et résistants dans les températures cryogéniques, les problèmes de thermodynamique ou encore la modélisation. Cette dernière nous permet notamment d’avancer dans notre réflexion sans passer par des phases de test qui peuvent être longues et coûteuses. Nous avons développé notamment une expertise tout à fait spécifique dans le domaine de l’analyse des mouvements de GNL dans les cuves et des logiciels qui sont des outils de monitoring et d’aide à la navigation. Notre expertise et nos savoir-faire peuvent d’ailleurs intéresser d’autres secteurs. Notre technologie de membrane a par exemple été retenue par le consortium scientifique européen qui inclut le CERN, le Centre européen pour la recherche nucléaire, pour la fabrication d’un réservoir terrestre d’argon liquide destiné à des expérimentations dans le domaine des neutrinos. C’est une occasion formidable pour une société d’ingénierie et un challenge passionnant pour nos équipes de participer à un tel projet de recherche scientifique.

 

Un bateau à membrane revient environ 10 % moisn cher qu'un bateau équipé d'autres technologies, selon GTT (image GTT)

Un bateau à membrane revient environ 10 % moisn cher qu’un bateau équipé d’autres technologies, selon GTT (image GTT)

PGI : Vous avez signé ces derniers mois, avec deux chantiers navals, des accords d’industrialisation pour votre nouvelle technologie Mark V…

PB : En effet. L’objectif est que cette industrialisation aboutisse d’ici à fin de l’année ou au début de l’année prochaine à la phase de commercialisation de la dernière née de nos technologies. Mark V est une variante du système Mark III qui, grâce à une isolation plus épaisse, permet notamment d’obtenir un taux d’évaporation (taux de boil-off) encore plus réduit. Cela représente une baisse de l’ordre de 20 % du taux d’évaporation par rapport aux technologies actuelles.


PGI : L’année 2014 a été une année importante pour GTT avec notamment l’introduction en bourse, le retrait complet de Total de votre capital et une prise de participation du singapourien Temasek …

PB : Nous sommes très heureux de cette entrée en bourse qui a été un succès. Total, qui a accompagné le développement de GTT pendant de longues années, a effectivement souhaité se recentrer sur ses activités stratégiques. Concernant la participation à hauteur de 10 % du fonds singapourien Temasek, il s’agit d’un investisseur de long terme, dont l’implantation géographique et la connaissance du secteur du GNL et du monde maritime s’accordent parfaitement avec la stratégie de la société.


PGI : Croyez-vous au développement du transport de GNL en petit volume ?

PB : Une flotte de petits méthaniers s’est déjà développée en Chine mais à une échelle encore certes modeste. Cependant, je crois qu’il existe un marché potentiel pour ces unités aussi bien pour des besoins de ravitaillement dans le cadre du développement du GNL comme carburant marin que pour aller alimenter des régions enclavées ou insulaires. Je pense par exemple à de grands archipels, comme l’Indonésie, les Philippines ou les Caraïbes pour lesquels le GNL peut être une bonne source d’énergie. Nos systèmes de confinement équipent déjà trois navires de 20 000 m3. Nous devons continuer à travailler sur nos technologies pour les simplifier et les rendre encore plus compétitives sur ce type de marché.

(1) Floating Liquified Natural Gas
(2) Unité flottante de production, de stockage et de déchargement
(3) projet sur installation existante

Propose recueillis par Eric Saudemont


800 M€ de chiffre d’affaires à l’horizon 2020
Au cours du premier semestre 2015, GTT a reçu 31 commandes, dont 28 commandes de méthaniers émanant de trois chantiers navals différents, 1 commande du chantier naval américain Conrad portant sur une barge de soutage GNL, et 2 commandes de FSRU. Au 30 juin 2015, son carnet de commande du groupe s’établit donc à 113 méthaniers et éthaniers, 8 FSRU, 3 FLNG, 3 réservoirs terrestres et 1 barge de soutage. Ce qui représente « 800 millions de chiffre d’affaires sur la période 2015-2020 », précise GTT qui confirme avoir pour objectif, pour cette année, « un chiffre d’affaires d’un montant sensiblement équivalent à celui de 2014, proche de 227 millions d’euros ». Pour 2016, le groupe d’ingénierie vise un chiffre d’affaires en croissance de minimum 10 % par rapport à 2015, soit supérieur à 250 millions d’euros.

 

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